Retour à l’âge de pierre

Les 70e Alzeimeriades

Nouvelle extraite du recueil “Bain de minuit” Lien

Une grande ville d’Europe, 21 mai 2110

On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses aînés.

Autour de lui la foule hurlait et vociférait. Daniel sentit ses tripes se nouer et la terreur l’infiltrer peu à peu. Il avait beau être courageux et savoir ce qui l’attendait, lui et les autres, la vue de ces milliers de gens qui éructaient leur haine et les insultaient grossièrement le paralysa. Il regarda dans les gradins, pleins à craquer, cette masse mouvante et grouillante qui gesticulait et scandait des slogans meurtriers, cet ensemble uniforme dont la clameur abjecte emplissait l’arène et semblait provenir d’une seule et unique bouche fétide. Il eut soudain l’horrible sen-timent de se trouver face à une bête im-monde. Un monstre innommable, excité par l’attente et assoiffé de sang. Un monstre humain engendré par une société pourrie et perverse dont les seules valeurs étaient désormais le fric et la jeunesse.

Dans la lumière éblouissante du mois de mai, Daniel contempla ses compagnons d’infortune dont les cheveux blancs et les lunettes brillaient au soleil. Ils étaient environ une centaine, certains plus flétris et décatis que d’autres. Une fois encore, en cette ultime circonstance, il constata combien les gens n’étaient pas égaux devant le vieillissement. Tous étaient pourtant nés en 2050. Le commandement de sortie informatique qui leur avait été envoyé deux jours plus tôt à leur domicile et les réunissait en ces lieux sordides en attestait. Daniel, à l’instar de la centaine de personnes qui l’accompagnaient, ainsi que de toutes celles qui attendaient leur tour dans les couloirs des arènes, savait ce qui allait se passer. Mais il n’y avait pas cru. Jusqu’au dernier moment, quand les huissiers d’évacuation s’étaient pointés chez lui pour l’emmener, il avait espéré. Le gouvernement avait promis une augmentation des quotas de vie et des dispenses pour les Horsdâge et Daniel, convaincu du bien-fondé de ces dires, avait adressé plusieurs demandes dans ce sens aux services concernés. Mais personne ne lui avait répondu. Une fois de plus, il comprenait que tout n’était que mensonges et hypocrisie. Que seul comptait le bizness. Lui et les autres n’étaient que les dindons d’une farce abondante et riche qui engraissait le monde et surtout ceux qui le dirigeaient. Car aujourd’hui les choses étaient redevenues normales et plus rien, si ce n’est la cruauté, le sadisme et le mercantilisme, ne justifiait la poursuite de ces mesures inhumaines.

Soudain, une ovation monta de la foule en délire. Accompagné de sa clique, le président du Nouvel Ordre, Pater Bachir, prit place dans les loges d’honneur et salua l’assistance. Dans l’arène la panique était palpable. Une vieille femme s’effondra brus-quement aux pieds de Daniel, la bave aux lèvres. À son côté, blême et flageolant sur ses jambes, un homme, dont le cou était déformé par un goitre de la taille d’un pamplemousse, urina dans son pantalon. Tous les autres, terrorisés par ce qui allait suivre, attendaient, prostrés, tétanisés, les trompettes fatidiques qui marqueraient le début des Alzheimeriades.

Célébrés à la Saint Constantin depuis maintenant soixante-dix ans, ces jeux rituels se déroulaient en public et constituaient la base sur laquelle reposait toute la politique sociale du continent. Dans les années 2040, lorsque la vague du Papy-boom déferla sur l’Europe, des mesures drastiques furent prises par tous les États pour y remédier. C’est à cette période, précisément, que fut promulgué le décret qui prévaut encore aujourd’hui et que furent délivrés pour la première fois les commandements de sortie. Ses arrière-grands-parents, alors âgés de quatre-vingts ans à l’époque, furent les premières victimes de ce système terrible et arbitraire stipulant la sortie de vie de toutes les personnes de plus de soixante ans révolus. Quant à lui, âgé de trente ans lorsque ses propres parents agonisèrent sous ses yeux, il se jura de ne jamais infliger cela à ses enfants et renonça à procréer.

En ces temps sombres, contrairement aux contes d’antan, ce n’étaient plus les parents qui abandonnaient leur progéniture dans les bois, mais les enfants qui abandonnaient leurs parents pour cause de pauvreté. Le Petit Poucet avait pris de l’assurance et s’était révolté, retournant la situation à son avantage. Les choses furent cependant progressives et les inégalités de traitement entre jeunes et vieux ne devinrent évidentes qu’à partir des années 2020. Sous-représentés et minoritaires dans une société vieillissante, les jeunes actifs écrasés d’impôts se retrouvèrent petit à petit captifs d’un système qui ne leur permettait plus de vivre décemment. Aliénés à des bataillons de gérontes cacochymes et indéboulonnables qui gardaient jalousement le pouvoir, ils commencèrent à remettre en cause un système qui avait fait ses preuves par le passé mais qui, devenu obsolète, se révélait carrément insupportable en 2030. Par ailleurs, à cette époque où les célibattants – adultes actifs et célibataires – représentaient avec les ménages sans enfants et les couples de genres divers la norme de la société, les enfants n’étaient plus les bienvenus et coûtaient cher aux imprudents qui osaient encore se lancer dans cette aventure périlleuse. Après le fameux aphorisme des années 1960 « Il est interdit d’interdire ! », celui des années 2015 « Moins d’enfants égale plus d’argent, de temps et de divertissements ! » fit long feu et cet égoïsme sociétal, produit par une éducation laxiste, consumériste et dénuée de toute morale, engendra à son tour des conséquences démographiques catastrophiques qui pénalisèrent l’entier de la société, en particulier les couples qui continuèrent à enfanter et, bien sûr, leur descendance. C’est pourtant sur cette maigre génération que reposait tout le système qui perdurait depuis des décennies. Le déséquilibre entre les actifs et les retraités devint finalement abyssal et les impôts exigés pour compenser ce déséquilibre explosèrent. Le climat social se détériora de façon dramatique. Ce qui devait arriver arriva et la désormais célèbre et sanglante Révolution des Actifs eut lieu le 26 juin 2040. Elle eut des répercussions dans le monde entier et marqua de manière irrévocable le début d’une nouvelle ère, en particulier, l’avènement du Nouvel Ordre.

Née de la peur et de l’incompréhension des aînés – réfractaires au changement et attachés à leurs privilèges face à une jeunesse qu’ils jugeaient égotiste et despotique – cette insurrection déboucha sur une violente prise du pouvoir par les jeunes actifs et l’extermination impitoyable et unique, dans l’histoire de l’Humanité, d’une partie de la génération ascendante, accusée de tous les maux. Dès cette date, c’est par millions que se comptèrent les abandons de personnes âgées en Europe. Celles qui avaient une descendance connurent généralement un sort moins misérable que les autres et terminèrent, dans le meilleur des cas, leur vie dans des CMA ou Centres de Mort Assistée. Mais la majorité des vieux furent chassés, pourchassés et abandonnés dans la rue où ils trépassèrent rapidement dans des conditions effroyables.

Les frais occasionnés par la sénilité et les dégénérescences des aînés, les scandales et les faillites dues aux crises financières répétées entre les années 2008 et 2020, le faible taux de fécondité, le chômage massif de la grande récession des années 2030 généré par la révolution numérique et l’intelligence artificielle, et enfin les migrations de masse, politiques, économiques, religieuses et climatiques qui s’échelonnèrent jusqu’en 2040, bouleversèrent si radicalement le fameux contrat social que les valeurs humanistes, qui prévalaient jusqu’alors, furent pulvérisées et provoquèrent la grande rupture du 26 juin.

C’est de là, véritablement, que date la haine des vieux. Sous la lourdeur de la charge financière et humaine que représentait l’entretien de millions de retraités et de vieillards atteints de démence ou d’Alzheimer, les jeunes et les actifs se révoltèrent et refusèrent d’assumer le coût insupportable des assurances sociales et des soins médicaux qui pesait sur eux. Un refus et une désolidarisation qui firent tache et s’étendirent progressivement aux réfugiés, chômeurs, handicapés, invalides, toxicomanes et malades chroniques. Dans un monde ultralibéral et narcissique ou l’individualisme force-né, le jeunisme et l’eugénisme de masse prédominaient et étaient érigés en vertus, la solidarité intergénérationnelle disparut et les homicides des plus de soixante ans se multiplièrent. Lorsque survint la grande récession de 2030 et que la vie devint intenable, les choses s’aggravèrent encore et nombre d’enfants assassinèrent en toute impunité leurs propres géniteurs afin de s’emparer de leurs biens et d’avoir un toit sur la tête.

Volés, dépouillés, laissés sans soins et jetés à la rue comme des objets inutiles et encombrants, la plupart des anciens mou-rurent dans une déréliction absolue, sans soutien, sans dignité, sans droits et sans respect. C’est de cette époque que datent les « ramasse-vieux » ces corbillards-poubelles frigorifiques qui sillonnent encore réguliè-rement les routes de nos villes et que l’on utilise, en particulier, lors des Alzeimeriades.

Amorcé au début des années 2000, l’âgisme s’accrut au fil des décennies pour atteindre son pic culminant dans les années quarante. Les faits divers se rapportant à cette période relatent déjà un nombre impressionnant de crimes sordides perpétrés par de jeunes adultes et adolescents de toutes cultures sur des personnes âgées. Il est étonnant de constater que nul, à cette époque, n’ait vu et anticipé cette montée de haine et de violence qui déboucha sur une véritable guerre intergénérationnelle et entraîna ce changement radical de la société et des comportements.

À cet instant, déchirant le silence dans lequel Daniel s’était enfermé, les trompettes retentirent et le président Pater Bachir entama son discours.

Au centre de l’arène, épouvantés par la brutalité de la foule, la centaine d’hommes et de femmes prévus pour l’ouverture des jeux formaient maintenant un groupe compact et soudé par la peur. Près de Daniel, l’air désabusé, un homme aux cheveux longs sortit une fiole de sa veste et la tendit à Daniel.

— T’en veux une goutte avant le début de la fin ?

Daniel lut l’étiquette « Martinold » la fameuse marque d’alcool fort qui vous requinquait en un clin d’œil, la même qui sponsorisait les jeux et dont les affiches placardaient toute l’arène. Cette abominable boisson alcoolique qui rendait fou et qui imbibait 80 % des spectateurs présents.

Il fit non avec la tête. Non, pas pour lui ! Lui qui s’était cru plus malin que les autres. Lui qui savait avec quoi on fabriquait cette saloperie.

Ah, il avait su y faire le nouveau gouvernement. Faire du neuf avec du vieux ! Voilà plus de soixante-dix ans que ça durait, que tout ce beau monde se repassait les recettes ! La populace, comme toujours, n’y avait vu que du feu. Daniel s’était même demandé si ce n’était pas cela la raison de sa présence dans ce cirque. Il en savait trop. Pourquoi lui avait-on refusé sa demande de sursis ? Il le savait bien, lui qui avait été chimiste, que rien ne se perdait, surtout pas les bonnes combines. Depuis la crise de la vache folle l’industrie avait fait bien des progrès. Que croyaient-ils qu’ils mangeaient au dîner tous ces braves gens depuis que la pollution, la radioactivité, la déforestation, la désertification, « l’ogémication » et tout le reste avaient ravagé la plupart des terres cultivables ?

Tu parles, il avait bon dos le pain aux farines spéciales du terroir !! Un pain de viande, oui ! Un pain de mes deux ! Quant au « Martinold » ! extrait de pur jus de cannes qu’ils disaient… comme c’était subtil ! censé vous apporter la sagesse des anciens et l’énergie vitale nécessaire à la jeunesse ! Ah les juteuses carcasses !

Maintenant, il en était sûr. Ce n’était pas un jeu. C’était un sacrifice ! Il allait être sacrifié parce qu’il savait. Daniel regarda en direction de la loge présidentielle où Pater Bachir terminait son discours. Autour de lui d’immenses gerbes de tulipes rouge sang lui donnèrent la nausée et un goût âcre lui envahit la bouche.

— Je déclare ouvertes les 70e Alzheimeriades, tonna le président.

Instantanément, la foule fut prise d’une hystérie meurtrière et se déchaîna.

Au cœur de l’action, le groupe humain que rien ne semblait pouvoir séparer se fragmenta pourtant en une fraction de seconde. Comme au temps des Romains, les condamnés, ensanglantés et affolés, se mirent à courir dans tous les sens pour échapper aux projectiles. Pas de boucliers ou d’armes défensives ! Pas de lions à terrasser ou d’espoir de sauver sa peau ! L’ennemi était partout et les lions étaient morts. Tous tués… par les hommes, qui pullulaient : ultimes prédateurs.

Les loups se mordaient entre eux mais chassaient ensemble, disait-on, les hommes eux, se chassaient et se massacraient les uns les autres, pensa tristement Daniel. Dire que Constantin, qu’on fêtait aujourd’hui, avait mis fin aux persécutions des chrétiens ! Mais quelle importance, les hommes avaient aussi tué Dieu !

À côté de lui, le gars au catogan gris se pressa d’avaler le restant de son « Martinold » et Daniel pensa qu’une fois encore on allait liquider les vieux. Ensuite de quoi on les presserait, on les reconditionnerait et le tour serait joué. C’était un jeu, non ! Le grand jeu de la vie ! Et tous autant qu’ils étaient, ceux qui allaient être liquidés et ceux qui les liquidaient, ceux qui les liquéfieraient et ceux qui s’en imbiberaient, tous ils y passeraient ! Tous à la presse ! Tous à la cassero… !

Un projectile siffla à son oreille et il l’esquiva de justesse.

Non, pas d’honneur à mourir là, songea-t-il encore. Vingt et un siècles plus tôt le chrétien Daniel avait été bouffé par des lions et on en avait fait un martyre, lui n’était qu’un crétin, il serait bouffé par des cons et on en ferait du marti…

Il ne pensa pas un mot de plus. La pierre qui l’atteignit cette fois à la tempe fut la bonne. Daniel mourut sur le coup. Les autres eurent moins de chance. Leur supplice dura des heures, autant que la lapidation, manière peu coûteuse, cathartique et déculpabilisante instaurée il y a soixante-dix ans par le président Rosario Salmec pour régulariser l’équilibre jeunes vieux au sein du Nouvel Ordre.

Après l’ère nucléaire, la démilitarisation, l’interdiction des armes à feu et la fin du Christianisme, ce retour aux commencements lui avait semblé naturel et l’âge de la pierre triompha.

Son équation politique :

Lapidation = liquidation = régulation de l’espèce = liquide « Martinold » + farines spéciales = liquidité = fluidité socio-démographo-politico-économique.

C’était ça, tout l’enjeu des jeux du cirque.

 

© Catherine Gaillard-Sarron 2019