Mme Serpit-Coht

L’actualité est la même à toutes les dates. 

Raul Pompéia

Mme Serpit-Coht décortique l'actualité

“Qui s’y frotte s’y pique!”

Les actualités d’aujourd’hui, c’est l’histoire de demain. Raymond Queneau

Mme Serpit-Coht, surnommée Mme Serpe par son mari Fernand, est une alerte quinqua à la langue bien affilée. À l’instar de Franck Serpico, policier New Yorkais qui dénonça la corruption au sein de la police ou de Don Quichotte qui se battait contre des moulins à vent, Mme Serpe dénonce et commente avec passion l’actualité qu’elle décortique avec autant de pertinence que d’impertinence.

Janvier 2019 – 272 pages
ISBN : 978-2-9701281-0-6

Prix 25 CHF  

L’actualité à laquelle on colle est une machine à broyer l’humain.

Fernand Ouelette

Mme Serpit-Coht décortique l’actualité 

“Qui s’y frotte s’y pique!”

Mme Serpit-Coht, surnommée Mme Serpe par son mari Fernand, dénonce et commente avec passion l’actualité qu’elle décortique avec autant de pertinence que d’impertinence. Interlocuteur privilégié de sa piquante mais bouillante épouse, Monsieur Serpe, de nature placide, se retrouve en première ligne lorsque sa chère Aimée entame la lecture du journal, ce qui ruine tous ses dimanches matins, la plupart de ses journées et parfois ses nuits !

Un regard perçant et un sens aigu de l’observation pour une analyse jubilatoire de l’actualité et de notre société. Un livre bourré d’humour, au style fluide, enlevé, plein d’une verve rafraîchissante et qui se lit d’une traite.

« La provocation n’est rien d’autre qu’une entrée en résistance ! la nécessité de bousculer les idées reçues, de malmener les vérités officielles ». « La provocation est une affaire sérieuse. C’est une forme de désobéissance dont le but est de faire vaciller les certitudes. Finalement, le provocateur est un bienfaiteur de l’humanité ».

Extrait de la préface du livre “le Dictionnaire des provocateurs” de Thierry Ardisson.

Extrait billet Daniel Fattore sur “Mme Serpit-Coht décortique l’actualité

La presse dominicale romande à la moulinette

Catherine Gaillard-Sarron Une couverture qui a tout du roman noir… mais ce n’est pas tout à fait à cela que l’écrivaine suisse Catherine Gaillard-Sarron invite son lectorat avec “Mme Serpit-Coht décortique l’actualité“. Non, l’idée est plus simple: elle consiste en un passage à la moulinette de l’actualité dominicale, réalisé en couple, avec Mme Aimée Serpit-Coht en tête de liste et son mari Fernand qui opine du bonnet en remplissant ses grilles de mots croisés ou de sudoku.”

Un tel projet impose naturellement la forme du dialogue, et ceux-ci sont effectivement nombreux. Ne dites surtout pas “sois belle et tais-toi!” à Mme Serpit-Coht, dite “Mme Serpe”, elle n’en serait pas capable! Au contraire, elle parlerait deux fois plus (sans compter qu’elle écrit…).”

“Reste que la complicité entre les deux époux, faite de sadomasochisme verbal mais pas seulement, est palpable. En témoignent les nombreux jeux de mots, doubles sens et néologismes amusants qui émaillent le propos. Comme tombés naturellement au fil de la plume, ils sont parfois attendus, le plus souvent subtils et astucieux, et apportent leur touche de légèreté souriante à un propos qui a tout de la conversation en roue libre, nourrie d’un certain sens. “

“qui s’y frotte s’y pique!”

Catherine Gaillard-Sarron, Mme Serpit-Coht décortique l’actualité, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2019.

Billet Daniel Fattore

Prologue  

Aimée Serpit-Coht, pétulante quinquagénaire au franc-parler, est mariée depuis trente ans à Fernand Serpit. Monsieur a la soixantaine sportive et tous deux sont retraités de l’enseignement supérieur. Ils n’ont pas d’enfants, ni de chien ou de chat. Pas de jardin non plus. Les roses ont trop d’épines et les histoires de voisinage les ennuient profondément. Ils vivent dans un attique spacieux situé sur les hauteurs d’une petite ville suisse des bords du lac de Neuchâtel ; Madame ayant une vision aiguë des choses et de la justice, son besoin de s’élever trouve satisfaction dans ce pied-à-ciel qui lui offre une vue étendue sur la ville et ses concitoyens.

L’esprit toujours en alerte, Mme Serpit-Coht est une observatrice attentive de ses congénères. Pleine de bon sens et de repartie, elle a un regard acéré, un jugement sûr et n’a pas la langue dans sa poche. Son mari, un homme intelligent, charmant et surtout patient, l’a d’ailleurs surnommée Mme Serpe, sa langue bien affilée en ayant cloué plus d’un au poteau.

Fine, perspicace, spirituelle, Mme Serpe est également une lectrice curieuse et assidue et fait montre d’un intérêt particulier pour l’actualité et le monde qui l’environne. En plus d’avoir du mordant, elle est incisive, malicieuse, subtile et manie l’humour et la dérision avec brio. Son discours, souvent critique et caustique, a pour but de mettre en évidence les absurdités et les stupidités qu’elle relève dans les médias, en particulier le Journal du dimanche et de les commenter ! Ce qui ne manque pas de piquant et met de l’animation dans la vie de M. Serpe – Madame ayant admis son surnom, elle trouve plus commode d’appeler aussi son mari de cette façon – qui frôle cependant parfois l’overdose.

Il faut dire que Mme Serpe a une nature vive, passionnée, et son mari a bien de la peine à contenir son caractère bouillant, provocateur et vindicatif. Une Dulcinée qui à l’instar de Franck Serpico ou de Don Quichotte se bat contre des moulins à vent. Son époux le lui rappelle régulièrement mais elle n’en a cure. Pour elle, s’indigner, c’est rester digne. M. Serpe comprend et partage les convictions et les envolées plus satyriques que lyriques de son épouse, même, il admire la pertinence de ses analyses et de ses réflexions toujours pointues et cocasses qui le font réfléchir et souvent rire. Le problème n’est pas là. Non, ce qui gêne M. Serpe, c’est que sa chère Aimée en ait fait son interlocuteur privilégié, ce qui ruine tous ses dimanches matins, la plupart de ses journées et parfois ses nuits !

Nonobstant, M. Serpe adore sa femme qui le lui rend bien. Tous deux forment une paire inséparable et complice qui fonctionne à merveille mais sur un mode incompréhensible pour la plupart de ceux qui les entourent, ce qui, curieusement, renforce encore leur connivence et leur étonnante alchimie…

Les matinales

Extrait 1ère partie

— Écoute ça ! dit-elle en lisant le texte du Femina qu’elle a sous les yeux : « Les liens entre les zones de mémoire s’affaiblissent s’ils ne sont pas constamment raffermis. Ainsi en est-il du langage, la vivacité d’esprit et le débit verbal dépendant de la force du réseau créé par les neurones. Donc, pour rester fit[1] et ne pas oublier, il faut « parler, parler, parler, discuter, papoter, mais aussi écouter, sortir, voir du monde et essayer d’avoir des conversations, faire appel à un vocabulaire le plus élaboré possible ». Car les mots ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas ».

— Rassure-moi, tu ne vas pas me lire tout le journal, quand même, s’inquiète M. Serpe en l’interrompant soudain.

— Mais non ! Donc, conclut-elle, s’il est vrai que pour garder un cerveau en pleine forme il faut parler, discuter, papoter, avoir de nombreuses conversations et faire appel à un vocabulaire élaboré car les mots ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas, alors, la démence qui guette ceux qui n’auraient pas assez parlé pourrait être assimilée à de « l’incontinence verbale » au même titre que l’incontinence urinaire ou fécale, le corps vieillissant ne pouvant plus maîtriser ni sa vessie ni ses sphincters ni son cerveau. Et tout comme la vessie ou les sphincters, le cerveau ainsi relâché laisserait alors s’échapper des flots de phrases et de paroles jamais dites. C’est donc la perte de contrôle qui, à ce stade, fait dire n’importe quoi au dément. En conséquence, il vaut mieux parler durant toute sa vie en ayant conscience de ce qu’on dit jusqu’à la fin, plutôt que de se taire et finir par dire n’importe quoi à la fin de son existence.

— C’est une théorie intéressante, dit M. Serpe. Dans le même registre, je te signale aussi la dysenterie verbale qui menace les auteurs de tout poil.

— Ah bon ! Qu’est-ce que c’est ?

— C’est avoir une chiée d’idées et ne sortir que de la merde, ma chérie !

— Là, je dois me sentir visée ? demande Mme Serpe en scrutant le visage de son mari de son regard perçant.

— Pas du tout, mais je n’ai pas pu résister au plaisir de te la balancer, celle-là. Avoue qu’elle est bien placée ?

— Mouais ! c’est malin, dit-elle en replongeant le nez dans son journal.

Mme Serpe a écrit plusieurs livres qui n’ont pas eu le succès escompté. Mais cela ne la démoralise pas et elle continue avec persévérance à écrire tout ce qu’elle ne peut pas dire, d’abord parce qu’elle ne peut pas parler indéfiniment et que ses proches ne l’écoutent pas suffisamment (elle sent bien qu’elle emmerde tout le monde) et ensuite parce que l’attention de son cher Fernand a des limites, son seuil de tolérance, bien qu’élevé, restant quand même bien en dessous de sa capacité à elle à tenir une conversation. Écrire c’est dire, comme elle aime à le rappeler à son entourage. Pour autant, même si elle a récemment découvert qu’un auteur indélicat avait plagié quelques-uns de ses textes, elle ne compte pas ses lecteurs par millions ni par milliers, d’ailleurs ! Mais elle ne désespère pas. On peut toujours rêver comme dit Fernand.

— Tu es vexée ? demande son mari au bout d’un moment.

— Oui, marmonne-t-elle.

— Tu as raison, excuse-moi, ce n’était pas très malin de ma part. Mais ce n’est pas ça qui va t’abattre, n’est-ce pas ?

— Non, heureusement. Si je m’en suis sortie plusieurs fois dans ma vie, c’est bien parce que j’avais un fort instinct de conservation, dit-elle en le regardant fièrement.

— Humm, je dirais surtout un fort instinct de conversation.

Fernand n’a pas le temps de réagir que déjà le Femina s’abat sur sa tête.

— Espèce de salaud ! Tu n’as vraiment aucune pitié pour moi !

Mais son bon mot l’amuse et tous deux éclatent de rire. Chacun poursuit son occupation et cinq minutes plus tard, elle reprend comme si de rien n’était :

— Tu as vu ça, Fernand ? Des producteurs de cannabis et des spécialistes de la prévention des addictions ont décidé d’avancer main dans la main ! Paradoxal, mais compréhensible, en fin de compte, et surtout rentable ! dit-elle. C’est sûr que l’État à tout à intérêt à légaliser le cannabis, de cette façon c’est lui qui contrôlera le marché et encaissera l’argent que se partagent aujourd’hui les dealers et les trafiquants. Quant aux drogués, eux, il y a longtemps qu’ils ont perdu le contrôle. Alors, qu’importe que ce soient les dealers ou les leaders qui les fournissent, parce qu’au final, pour eux, l’important ce n’est pas la rose mais la dose !

— Tu sais ce qu’on dit, rappelle son mari : « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse » ! Et vu qu’il est très difficile d’empêcher les gens de se droguer, autant les accompagner dans ce processus de dépendance et de destruction en le sécurisant, n’est-ce pas, et en leur offrant une production locale responsable, c’est le moins qu’on puisse faire, non ! Il faut assurer la sécurité des rues et des consommateurs plus que leur santé. En prenant au passage un petit bénéfice, ce qui est bien normal. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

— Dis donc, constate sa femme avec ironie, si L’État devient le dealer, pardon, le fournisseur officiel des drogués, cela va encore augmenter le chômage ! Ça ne va pas être facile de recycler les dealers !

— L’État aura les moyens, dit M. Serpe, parce qu’entre les taxes sur l’alcool, le tabac et maintenant le cannabis, il va engranger des millions, même si une partie sera soi-disant consacrée à la prévention. Tu parles d’une schizophrénie ! D’un côté on incite les gens à consommer et de l’autre on essaie de les empêcher de le faire ! Et quand ils auront tous fumé leur petit pétard et seront à moitié dans le coltard, la police les attendra au tournant avec son arsenal de contrôles et de radars et leur infligera des amendes bien salées. C’est sûr, quant à faire, autant profiter des dépendances des citoyens pour renflouer les caisses de l’État, financer l’AVS et faire tourner la machine sociale et économique ! Une interdépendance comme une autre. Ni solidaire ni morale mais payante !

 

[1] Anne Dufour et Dr Jean-Marie Robin dans l’ouvrage « Un cerveau en pleine forme » paru au Éditions Marabout.

 

En cuisine

Extrait 2e partie

Aimée et Fernand s’activent dans la cuisine. Au fil du temps, les rôles se sont progressivement inversés chez les Serpit-Coht. Depuis sa retraite, c’est plus souvent M. Serpe qui fait la cuisine alors que sa femme se consacre à ses écrits. Chacun y trouve son compte et cela contribue grandement à l’harmonie de leur couple qui s’épanouit dans cette exploration. Mais ils aiment aussi cuisiner ensemble, en particulier le dimanche.

Après s’être soigneusement lavé les mains, noircies par les nouvelles du monde, ils se mettent à l’ouvrage. En arrière-plan, la télévision diffuse une émission culinaire. Tout en éminçant des carottes, M. Serpe commente :

— C’est incroyable le nombre de ces émissions qu’on voit à la télé, maintenant. Vu la conjoncture, je suppose que les gens ont besoin de se rassurer et qu’ils se raccrochent à la nourriture comme les nouveau-nés au sein de leur mère. Quand j’étais jeune, mon grand-père disait qu’il n’y avait que le cul et l’écu qui faisaient tourner le monde. Aujourd’hui, avec toutes ses émissions culinaires, on peut ajouter l’écuelle ! Le cul, l’écu et l’écuelle !

Mme Serpe a sorti deux verres et rit au bon mot de son mari.

— Tu as raison, Fernand. Désormais, il semblerait que le mot d’ordre soit : Bouffez et déstressez ! Vendre et détendre par tous les moyens. On se fout de l’éthique et de la morale ! Et la mode top chef arrange tous les magazines et les magasins qui peuvent vendre jusqu’à l’indigestion. Allez, à ta santé Fernand, dit-elle en lui tendant un verre de vin blanc sec du pays.

Ils trinquent les yeux dans les yeux. Puis son mari se retourne pour touiller son petit frichti de légumes qui mijote sur le feu tandis que sa femme épluche un ail.

— Tu as vu, il n’y a plus ni ails ni oignons, dit-elle. Quand même, du temps où je m’occupais de la cuisine, ça ne serait pas arrivé.

— Eh bien, moi, je travaille en flux tendu si tu veux tout savoir ! Et si tu n’es pas contente du service, tu n’as qu’à refaire les courses !

— Tout de suite les grands mots ! dit-elle en se rapprochant de Fernand pour verser l’ail dans les légumes. Sache que je suis très contente du service, et que tu peux même optimiser ta méthode de flux tendu pour notre cuisine interne !

Son mari ne peut s’empêcher de sourire et Mme Serpe repasse derrière le bar.

— Tu sais, dit-elle en l’observant œuvrer devant la hotte, ça ne serait pas du luxe de refaire la cuisine. On pourrait peut-être faire appel à Monsieur R. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Oui, pourquoi pas. Mais pas Monsieur R. ! Celui-là, il paraît qu’il refait jusqu’à l’in-térieur des cuisinières ! dit-il en opérant un quart de tour vers son épouse.

— Tu sembles bien informé, dit-elle en le gratifiant d’un sourire polisson.

— Que veux-tu, à chacun ses tuyaux !

Il pivote à nouveau vers la cuisinière pour surveiller ses légumes et Mme Serpe, appuyée contre la table de la cuisine, le contemple avec tendresse. Fernand est toujours bel homme et plutôt sexy dans son tablier seyant. Elle a conscience de leur belle complicité.

— Tiens, c’est drôle, dit-elle en le considérant d’un air affectueux, figure-toi que l’autre jour j’ai dit à une connaissance que j’avais un homme en or et tu sais ce qu’elle m’a dit ?

— Non !

— Que j’avais de la chance car le sien était en taule !

Leurs rires emplissent de nouveau la cuisine et M. Serpe se tourne vers sa femme. Cette dernière se rapproche de lui et l’enlace amoureusement.

— Dis donc, tu restes svelte, constate-t-elle en lui caressant les fesses qu’il a toujours musclées.

— Tu devrais peut-être aussi te mettre à la course à pied !

— Non, ce n’est pas mon truc. Quoique le fitness non plus ! J’y suis allée quelques fois, pour voir, mais je n’ai pas aimé. Je ne me souviens que de cette phrase hurlée toute la durée du cours et qui me rendait dingue : Serrez, serrez les fesses ! Serrez, serrez les fesses ! J’ai fini par prendre mes jambes à mon cou et j’ai pris mon pied en marchant.

Son mari pose ses deux mains sur le moelleux fessier de son épouse et les coins de sa bouche se relèvent en un sourire moqueur :

— Cela dit, je ne suis pas contre une augmentation de ta surface de caresse, susurre-t-il en lui pétrissant sensuellement les chairs.

— Espèce de goujat, dit-elle en le plaquant davantage contre elle. Sache que tu as dorénavant affaire à une femme de poids. Et maintenant que tu es à la retraite, tu n’as plus qu’à bien te tenir !

— Bien chef ! dit-il en lui adressant un petit salut militaire.

— En fait, j’aurais dû être colonel, dit Mme Serpe en s’écartant.

— Mais tu l’es déjà ! rétorque son mari en la reprenant dans ses bras pour atténuer sa pique.

Il l’embrasse tendrement et ajoute :

— Et en plus, tu es toujours une belle colonelle, tu n’as presque pas de rides.

— Que veux-tu, Fernand, tu es mon meilleur antirides ! Avec toi, pas besoin de botox pour rester jeune, ton humour me déride !

 

 

La balade

Extrait 3e partie

La voix de Mme Serpe rompt soudain l’harmonie.

— Si un véhicule perd 50 % de sa valeur en moins de deux ans, combien crois-tu qu’un homme qui a autant de kilomètres que toi au compteur vaut encore sur le marché ?

— À peine moins que toi, ma chère, lui renvoie son mari d’un ton aussi faussement détaché que le sien.

Elle rit.

— Bien envoyé, Fernand !

— Tiens ! Puisqu’on parle d’argus, dit-il, j’ai vu Fred devant le garage l’autre matin. Sa bagnole est en panne. Il m’a dit qu’elle commençait à donner de sérieux signes de vieillesse et qu’elle avait fait plusieurs AVC en quelques jours. Elle démarre une fois sur deux et réagit bizarrement. Il a déjà changé deux fois l’ampoule du phare gauche. Ça l’inquiète.

— C’est peut-être le signe d’une hémiplégie ! pouffe sa femme. Mais bon, avec toute cette technologie embarquée qui équipe maintenant la plus modeste des voitures, normal qu’il y ait des problèmes dans les circuits ! Il n’a qu’à la mener au « garagiologue » !

— C’est ce qu’il a fait, mais le spécialiste ne lui laisse pas trop d’espoir. Il lui a dit que sa bagnole avait fait son temps et que ça lui coûterait bonbon de vouloir faire réparer un si vieux tacot. Fred craint que son véhicule finisse à la ferraille avant même d’avoir été vraiment ausculté, enfin devisé.

— Eh bien, reprend Mme Serpe, espérons qu’à l’avenir on ne traitera pas de la même façon les personnes victimes d’atta-ques cérébrales.

Son époux hoche la tête. Il est sur le point d’ajouter quelque chose lorsque, au détour du sentier, ils tombent sur une bande de jeunes assis en cercle à même le sol. Des canettes jonchent l’herbe autour d’eux et une sono placée au milieu crache du rock à plein tube. Ils les saluent poliment en passant, mais aucun d’eux ne daigne leur répondre.

— Quels malhonnêtes ! Ça ne t’énerve pas ce genre de comportement ? dit sa femme.

— Si, bien sûr, mais je ne monte pas sur mes grands chevaux à chaque minute. Je préfère ménager ma monture. Et tu devrais en faire autant. « Chi va piano, va sano e va lontano ».

— Ta monture ! Elle s’essouffle et ne vaut pas mieux que la mienne, mon cher. En attendant, quand on voit ce genre d’attitude irrespectueuse, et si la tendance au jeunisme se poursuit, on pourrait bien voir fleurir d’ici quelques années des panneaux du genre : Interdit aux plus de soixante ans ! Vieux s’abstenir ! Vieux restez chez vous ! Avec obligation de porter un signe distinctif sur nos vêtements ! Je te le dis, Fernand, on va tout droit vers une société triée génétiquement et composée uniquement de gens âgés de moins de cinquante ans ! Tu verras, bientôt les jeunes coucheront avec des robots et les vieux seront couchés par les robots. À moins qu’on ne les euthanasie à la chaîne ! Parce que question assurance et solidarité, on a tout à craindre quand on voit comment les choses évoluent déjà aujourd’hui. Et lorsque cela arrivera, il sera trop tard pour se demander si l’euthanasie est un moyen de mettre un terme aux souffrances des personnes âgées ou plutôt à celles de ceux qui les assument ! Surtout dans une société qui intègre de moins en moins bien les vieux !

Son mari s’arrête subitement au milieu du chemin.

— Aimée ! On pourrait marcher tranquille pour une fois. Je ne sais pas, moi, va courir, tu penseras moins.

— Mais oui, c’est ça, je te signale quand même qu’on n’avance pas qu’avec les pieds ! réplique-t-elle, mais aussi avec la tête et les idées !

Un silence s’installe entre eux et Fernand en profite pour écouter le chant des oiseaux qui nichent par centaines dans les arbres en fleurs.

— Contemple plutôt la nature. Ça t’apai-sera.

— Parce que tu crois que tout est rose dans la nature ? riposte Mme Serpe. Figure-toi qu’il y a quelque temps, j’ai lu qu’il existe une « hiérarchie du bec » chez les chouettes et les hiboux. Comme chez les humains ce sont les plus forts qui dictent leur loi et bouffent les plus petits. Au sommet de la hiérarchie on trouve le grand-duc et tout en bas la chevêchette. Chez les hommes on serait plutôt dans la hiérarchie du gland, tu ne crois pas ?

— Oui, c’est ça, et au sommet on trouve le « grand-trouduc » !

Mme Serpe éclate de rire.

— Fernand, tu es très drôle quand tu veux !

— Oui, tu devrais me décerner le prix de l’humour !

— En tout cas, chez les hommes comme chez les animaux, reprend Mme Serpe, il y a de la rivalité et de la violence dès qu’il s’agit de se faire une place au soleil. Il suffit de voir comment on traite encore les femmes, en particulier au travail. Tiens, j’ai lu l’autre jour que, puisque les patrons licenciaient les femmes lorsqu’elles annonçaient leur grossesse, nombre d’entre elles devenaient « Mampreneures », une contraction de maman et entrepreneure. Quand on songe à la schizophrénie de notre société, je trouve ces femmes bien courageuses, car d’un côté on les culpabilise de ne plus faire d’enfants et de l’autre on les licencie quand elles en font ! Faudrait savoir ! Mais les hommes croient peut-être que les femmes sont moins compétentes après avoir donné la vie ? Si c’est le cas, il faudrait peut-être leur préciser qu’elles accouchent d’un bébé et non de leur cerveau ! D’ailleurs, d’après des études très sérieuses, ce seraient les femmes qui transmettraient l’intelligence à leurs enfants, d’où l’importance pour les hommes de s’unir à des femmes intelligentes.

— Alors, heureusement qu’on n’a pas fait d’enfant, dit M. Serpe, parce que je n’aurais pas supporté de vivre avec plusieurs esprits affûtés comme le tien.

 

 

Prélude nocturne 

Extrait 4e partie

Son mari se tape soudain sur la cuisse en poussant un grand cri.

— Ah ! Joli ! Quel bel échange !

Mme Serpe le regarde sans comprendre. Le sport, pour elle, en particulier le foot, les courses de Formule 1, le curling et le tennis, sont des activités qui la laissent de marbre. Tout comme la poésie pour son mari et ses proches. À chacun son truc !

— Eh bien, quelle passion, mon cher, j’en serais presque jalouse, dit-elle.

Puis elle reprend son monologue et embraye sur les journaux féminins.

— C’est comme pour les revues, dit-elle en feuilletant le journal télé. Là aussi, il n’y a pas d’égalité. On fait comme si les femmes n’éprouvaient pas de plaisir ou étaient asexuées. Il y a « Lui » pour les hommes, et on y trouve exclusivement du cul, et « Elle » pour les femmes, et on y trouve tout sauf du cul ! De quoi rester sur sa faim ou plutôt sur son cul, non ! Mais bon, rien de plus normal au fond, les femmes veulent comprendre quand les hommes veulent prendre ! Elles veulent des hommes gentils, sensibles, pleins d’énergie, intelligents. Quant aux hommes, ils veulent juste des femmes belles et plastiques. Ils s’arrêtent au physique. Est-ce que c’est l’éducation ? Le conditionnement ? Ou la bêtise, tout simplement ? Pas étonnant que les hommes préfèrent les femmes belles aux femmes intelligentes. C’est sûr qu’ils voient mieux qu’ils n’entendent ! En particulier en politique ou un ministre sexiste à dit à une élue pendant un débat : « Tu es tellement belle que je ne peux pas t’écouter » ! Une variante de sois-belle et tais-toi !

— Il est où ton bouton, dit soudain M. Serpe, exaspéré.

— Quel bouton ?

— Le bouton Off ! Comment te le dire ! J’aimerais regarder la fin du match tranquille !

— Bon, bon, ne t’énerve pas. On poursuivra cette « enquêquette » quand ton match sera fini !

Elle se lève un peu dépitée d’être chassée. Et lui balance avant de sortir de la pièce.

— La vitesse de la lumière étant supérieure à la vitesse du son, sache que lorsque je t’ai rencontré, tu m’as paru brillant jusqu’à ce que tu ouvres la bouche. Dommage !

Et elle lui tourne les talons.

Serpe soupire mais, débarrassé de sa volubile épouse, il se cale dans le canapé et laisse enfin éclater son enthousiasme.

Mme Serpe a repris son journal et se dirige vers la cuisine. La nuit est tombée. Elle allume la lumière et reprend sa lecture en attendant son mari. Elle tombe sur la photo d’un homme politique qu’elle déteste et qui fait encore des siennes.

— Celui-là, dit-elle à haute voix, il ne mène pas le monde à la baguette mais à la braguette ! Quelle tristesse.

Puis elle s’arrête sur un article où une grande boîte de sites Internet propose à ses employées de congeler leurs ovocytes pour pouvoir continuer à travailler le plus longtemps possible sans être ennuyées par leurs grossesses. Elle est bien bonne celle-là, se dit-elle. Ainsi, Mesdames, donnez-nous votre jeunesse et quand vous aurez atteint vos quarante-deux ans, date de péremption pour avoir un enfant, on vous remerciera en vous redonnant vos ovocytes. Comme quoi entre site ou ovocyte, il faut choisir !

Elle tourne nonchalamment les pages. Un titre concernant un hardeur déchu attire son attention. Le cul et la pornographie, se dit-elle, tout ça n’est finalement qu’une quête en forme de quéquette. Cela la ramène à cette amie dont le mari est major à l’armée et qui dit à qui veut l’entendre que si à l’armée son homme mène ses hommes à la baguette, à la maison, elle est le chef et c’est elle qui mène son homme à la braguette ! Le pouvoir passe aussi par le cul. Mais où cela mène-t-il ? Quelle est la finalité de ce plaisir éphémère, de cette course à la petite mort ? Elle pense à une connaissance qui prend son pied à écrire de petites histoires érotiques et ne cesse de lui rabâcher que si ce n’est pas du vécu c’est du vrai cul ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que le vrai cul ? De toute façon, tout se passe dans le cerveau ! C’est lui le premier organe sexuel. Elle le sait bien, elle, qui joue avec son cerveau comme d’autres jouent avec leur zizi.

Un autre article attire son attention et elle lit en diagonale un texte sur le divorce houleux de deux célébrités. Comme souvent, dans ce milieu, l’homme a quitté sa femme pour une plus jeune.

Mme Serpe pose le journal sur la table et se plonge dans une réflexion sur les relations de couple.

 

 

Un regard perçant et un sens aigu de l’observation pour une analyse jubilatoire de l’actualité et de notre société. Un livre bourré d’humour, au style fluide, enlevé, plein d’une verve rafraîchissante et qui se lit d’une traite.

Mme Serpit-Coht décortique l'actualité

"qui s'y frotte s'y pique!"

Commentaires Mme Serpit-Coht

Isabelle Chabanel – 11 février 2019

Je viens de terminer « Mme Serpit-Coht décortique l’actualité », ce dialogue conjugal est très bien mené, les répliques coulent et nous faisons avec ce couple (que vous ne sauriez renier) un petit tour d’horizon de l’actualité qui n’est pas piqué des vers et ne laisse rien au hasard. Bravo !

Daniel Fattore – 4 février 2019

La presse dominicale romande à la moulinette

« Une couverture qui a tout du roman noir… mais ce n’est pas tout à fait à cela que l’écrivaine suisse Catherine Gaillard-Sarron invite son lectorat avec Mme Serpit-Coht décortique l’actualité. Non, l’idée est plus simple: elle consiste en un passage à la moulinette de l’actualité dominicale, réalisé en couple, avec Mme Aimée Serpit-Coht en tête de liste et son mari Fernand qui opine du bonnet en remplissant ses grilles de mots croisés ou de sudoku. 

« Reste que la complicité entre les deux époux, faite de sadomasochisme verbal mais pas seulement, est palpable. En témoignent les nombreux jeux de mots, doubles sens et néologismes amusants qui émaillent le propos. Comme tombés naturellement au fil de la plume, ils sont parfois attendus, le plus souvent subtils et astucieux, et apportent leur touche de légèreté souriante à un propos qui a tout de la conversation en roue libre, nourrie d’un certain sens. »

Extrait billet Daniel Fattore 4.2.19

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