La Sirène de Montsalvens.

Billet daniel Fattore 7.11.22Vernissages

Le couple heureux qui se reconnaît dans l’amour défie l’univers et le temps ;

il se suffit, il réalise l’absolu. »

Simone de Beauvoir

L'écrivain aux mains rouges

La Sirène de Montsalvens

Billets Daniel Fattore

Roman policier

Élias Baud a-t-il assassiné sa femme et Lenny Marnet, l’amant de celle-ci, tous deux disparus le 28 octobre 1980 ?

Le caporal Aeby en est persuadé et lui mène la vie dure.

Rien n’est jamais blanc ou noir. La vérité se situe généralement au milieu, dans la zone grise.”

Sur fond de jalousie, d’amour, de haine et de rumeurs villageoises, le sergent-chef Charles Bollion tente de démêler le vrai du faux.

Une affaire peu commune aux rebondissements inattendus qui a pour cadre la région fribourgeoise et plus particulièrement les ruines du château de Montsalvens à Broc.

 

Octobre 2022 – 216 pages
ISBN : 978-2-9701281-8-1

Prix 25 CHF  Ebook 3.99

Livre est disponible à la BCU Lausanne, BCU Fribourg et à la Bibliothèque nationale suisse

par Catherine Gaillard-Sarron | Rue Es Perreyres 28, 1436 Chamblon

« Notre grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier les vertus qu’il n’a pas

et de négliger de cultiver celles qu’il possède. »

Marguerite Yourcenar

Anecdote

Le roman « La Sirène de Montsalvens » est né du désir de participer au Prix d’Écriture de la ville de Gruyères 2022 organisé par les Éditions de l’Hèbe. Ce concours imposait la contrainte de débuter ou terminer un texte par Fâ-mè grâthe (pardonne-moi en patois). Malheureusement, emportée par mes personnages et par l’histoire, j’ai allégrement dépassé le nombre de signes autorisés et n’ai donc pas présenté ce texte au concours.

Voilà pourquoi une Franc-comtoise, vaudoise par mariage, écrit durant ses vacances en Valais un roman qui a  pour cadre la région fribourgeoise. 😉

La Sirène de Montsalvens

4e de couverture

Élias Baud a-t-il assassiné sa femme et Lenny Marnet, l’amant de celle-ci, tous deux disparus le 28 octobre 1980 ?

Le caporal Édouard Aeby en est persuadé et lui mène la vie dure.

Sur fond de jalousie, de calomnies et de rumeurs villageoises, l’auteure nous entraîne dans les profondeurs de l’âme humaine où l’amour le plus lumineux côtoie la haine la plus sombre.

Entre vérité et mensonge, Charles Bollion tente de démêler le vrai du faux.

Une affaire peu commune aux rebondissements inattendus qui a pour cadre la région fribourgeoise et plus particulièrement les ruines du château de Montsalvens à Broc.

La Sirène de Montsalvens

Dans les ruines de Montsalvens, un mort pour rien!

Blog Fattorius

 

Catherine Gaillard-Sarron – Cela aurait dû être une nouvelle, c’est devenu un roman: tel est le destin du dernier opus de l’écrivaine Catherine Gaillard-Sarron, “La Sirène de Montsalvens”. Il s’agit d’un polar bien ancré dans son terroir de la Gruyère, au sud du canton de Fribourg, construit sur une intrigue originale pétrie de sombres dynamiques villageoises: Elias Baud a-t-il tué sa femme Léane et Lenny Marnet, l’amant de celle-ci? Et que fait la police, alors?

Celle-ci recèle, dans le village de Broc, un élément que le lecteur aimera détester, d’autant plus qu’il est remarquablement construit: c’est le caporal Edouard Aeby. La romancière le dépeint, encroûté et devenu gras, persuadé jusqu’à l’obsession de la culpabilité de Baud. Pour accentuer le caractère odieux de ce bonhomme, qui est également un soupirant éconduit de Léane, l’écrivaine n’hésite pas à utiliser les comparaisons et métaphores animalières, liées entre autres aux crapauds. Et c’est bien “la bave du crapaud”, à base de ragots savamment distillés, qui va se répandre à cause de lui dans le village de Broc.

Dès lors, la romancière excelle à démontrer comment toute la population d’un village peut harceler jusqu’à l’extrême Elias Baud, un homme simple et aimant. Déjà marqué par le départ de son épouse, il va connaître une dérive allant jusqu’à l’irréparable, et c’est cette dérive que l’auteure montre avant tout: alcool, repli sur soi, stratégies pour éviter les autres villageois, perte d’emploi (il est charpentier) en raison des soupçons qui pèsent sur lui. Ainsi la romancière met-elle à nu la noirceur d’âmes à la merci des rumeurs, une noirceur dont le prêtre, en fin de roman, fera la synthèse. Elias Baud a donc commis l’irréparable; et si le coupable, c’était en définitive le village dans son ensemble?

Elias Baud a donc commis l’irréparable; et si le coupable, c’était en définitive le village dans son ensemble?

Les émotions et les passions s’exprimeront enfin à plein en fin de roman, au moment où les masques tombent peu à peu. Il y aura des auditions qui auront tout d’interrogatoires, des tensions au bureau de police aussi: la hiérarchie d’Edouard Aeby va elle aussi se sentir coupable, en proie au doute. 

Enfin, il y a le décor, avec en son cœur les ruines de Montsalvens, vestiges qui subsistent sur les hauteurs de Broc et peuvent faire un but de promenade sympathique. Dans “La Sirène de Montsalvens”, elles abritent à la fois le meilleur de la passion et ce qu’une destinée humaine peut avoir de plus tragique. L’auteure joue enfin aussi avec les noms de ses personnages. Alors que les personnages les plus présents sont nommés par des patronymes existants, les personnages secondaires se voient nommés en fonction de localités de la région: Surpierre, Sorens, Morlon – ce dernier étant un assez rare nom de famille français, pour le coup. Enfin, les habitants du sud du canton de Fribourg reconnaîtront avec plaisir les lieux-dits cités, à l’instar des gorges de la Jogne, du lac de la Gruyère ou de la montée de Bataille.

Avec “La Sirène de Montsalvens”, Catherine Gaillard-Sarron signe un roman policier atypique aux ambiances d’automne, entre soleil et pluie, entre amour et mort. Celles-ci sont encore soutenues par une écriture fluide et sobre qui va à l’essentiel pour dire le drame et la rédemption.

Avec “La Sirène de Montsalvens”, Catherine Gaillard-Sarron signe un roman policier atypique aux ambiances d’automne, entre soleil et pluie, entre amour et mort. Celles-ci sont encore soutenues par une écriture fluide et sobre qui va à l’essentiel pour dire le drame et la rédemption.

Catherine Gaillard-Sarron, La Sirène de Montsalvens, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2022.

Blog Fattorius

 

Extrait – Élias

L’être humain n’a pas d’autre alternative que l’amour. Quand il ne parvient pas à aimer, ses autres alternatives sont la solitude, la destruction et le désespoir !

Léo Buscaglia

Élias arracha la page du calendrier journalier accroché au mur et s’immobilisa devant la fenêtre du salon. La lumière déclinait et sa haute silhouette obscurcissait encore la pièce plongée dans la pénombre. Sous le ciel épais, le paysage automnal perdait son éclat et semblait rongé par la rouille. Son regard sombre s’attarda sur le Moléson noyé dans la brume. La jalousie aussi le rongeait. Lentement, mais sûrement. L’installation de ce peintre, à Broc, à la fin du printemps, avait remis en question sa relation avec sa femme et menaçait l’existence même de son couple. Depuis son arrivée, Léane n’était plus la même. Elle semblait inchangée, mais il le sentait, elle se détachait de lui. Il souffrait de cette distance qui les éloignait peu à peu. Il craignait surtout de voir lui échapper ce bonheur tranquille qu’il préservait depuis dix ans. Lorsqu’elle avait ressorti ses pinceaux et son chevalet du grenier, ses craintes s’étaient intensifiées. Il avait délibérément été cruel, lui rappelant la dizaine de croûtes qui encombraient la cave depuis sa dernière tentative. Son regard transparent s’était voilé. « Peut-être que je ne suis pas tombée sur le bon prof », avait-elle rétorqué, blessée. Il regrettait sa maladresse. Cette pique, loin de la dissuader, n’avait fait que renforcer sa détermination. C’est ce jour-là qu’elle s’était inscrite au cours de peinture de ce Van Gogh de pacotille. Par la suite, il s’était demandé si son attitude n’avait pas précipité, voire provoqué les événements qui étaient advenus.

Cela faisait maintenant trois mois que Léane se rendait le jeudi soir dans l’atelier de ce gribouilleur. Elle ne jurait plus que par lui : sur son talent, sa culture, son ouverture d’esprit. Élias l’avait vu de loin, attablé chez la Jeanne ; une espèce de hippie aux cheveux longs qui fumait des cigarettes et traînait en savates. Comme si Léane pouvait se contenter d’une vie de bohème. Il en était convaincu, ce n’était pas le talent de Léane qui intéressait ce type, mais sa beauté, sa plastique impeccable ! Comme il n’avait pas constaté de progrès notables dans les œuvres de sa femme, Élias en déduisait que le type la flattait parce qu’il avait des vues sur elle. Une autre possibilité s’insinuait cependant dans son cerveau, plus inquiétante : Léane se fichait effectivement de la peinture mais pas du peintre. Un peintre qui savait très bien manier son pinceau et lui brossait des paysages idylliques qui lui retournaient la tête. Cette idée le rendait malade.

Élias s’assit lourdement dans le fauteuil en velours rouge situé devant la fenêtre. Léane avait préparé son repas avant de partir à son cours de peinture, mais il n’avait pas faim. La pluie s’était mise à tomber d’un ciel si bas que ses larges épaules semblaient ployer sous son poids. À présent, même le Vanil Blanc et La Vudalla disparaissaient sous la brume qui masquait l’horizon. La mélancolie envahit son cœur et son regard se perdit dans la contemplation de l’eau qui glissait sur la vitre, occultant le paysage.

Élias ferma les yeux. Derrière ses paupières closes, Léane dansait dans une robe rouge à volants. Dix ans déjà. Dix ans d’un bonheur sans faille que ce barbouilleur de français remettait en question pour la première fois. La menace était réelle. Il la percevait dans son cœur, dans ses tripes. Et cela lui faisait tellement mal.

Il ravala sa souffrance dans un hoquet. Il n’imaginait pas vivre sans Léane. Elle était sa lumière, son soleil, sa lune, son univers tout entier ! Lorsqu’il l’avait invitée à danser à ce bal de village à Gruyères, son cœur battait la chamade. Elle était si jolie avec ses longs cheveux blonds, sa taille élancée, ses yeux bleu pervenche et son sourire étincelant. Allait-elle refuser, le repousser comme les autres prétendants qui lui faisaient la cour ? Contre toute attente, elle avait accepté. Il se souvenait de sa main douce et chaude dans la sienne quand il l’avait guidée vers la piste de danse. Du désir intense qu’il avait éprouvé en sentant son corps élastique épouser le sien. Il avait encore dans les narines le frais parfum de ses cheveux qui voletaient autour de sa tête. Il revoyait également les danseurs envieux lorgner son décolleté satiné par la transpiration. Il revoyait surtout sa pogne protectrice, puis conquérante face à leurs yeux jaloux, enlacer plus fermement la taille souple de sa cavalière en s’appesantissant sur l’arrondi de la hanche, plaquant ostensiblement son bassin contre le sien qui répondait à ses pressions.

Il la faisait tourner et elle riait. D’un rire léger, clair comme une rivière au printemps. Il aimait son rire, son regard d’un bleu intense qui se fondait dans le sien. Lui qui n’avait encore ni ouvert ni donné son cœur à personne, sentait qu’elle était la femme de sa vie. Celle avec qui il voulait vivre et vieillir. Il se sentait si fier de valser avec cette jeune femme au visage d’ange. Si chanceux, si heureux de la tenir serrée contre lui. Car c’est lui ! Lui qu’elle avait choisi ! Lui qu’elle avait épousé ! Un homme de dix-sept ans son aîné. Presque le double de son âge.

Un bruit de clé dans la serrure le fit sursauter. Élias consulta sa montre. Vingt-deux heures. Déjà ! Il avait dû s’assoupir ! Il songea que Léane rentrait beaucoup plus tard que d’habitude de son cours.

Il déplia ses grandes jambes et se leva pour aller à sa rencontre.

 

A suivre…

Extrait – Léane

Puis Lenny était arrivé, avec son chevalet et ses pinceaux, bouleversant sa vie, révélant au plus profond de son cœur des sentiments si puissants, si nouveaux qu’ils l’ébranlaient jusqu’à l’âme.

— Tu dors ?

Léane sursauta

— Non, dit-elle en réprimant un bâillement. Je t’ai dit que j’étais fatiguée. Je crois que je vais aller me coucher.

Elle fit mine de se lever, mais Élias la retint en l’enveloppant de ses bras puissants. Léane eut un mouvement de recul.

— Arrête ! Tu m’étouffes à la fin !

Élias la lâcha, vexé, et se recula sur le divan.

Léane se sentit aussitôt coupable et reprit doucement la main d’Élias.

— Excuse-moi, dit-elle. Je veux bien rester encore un moment, mais je te préviens, à vingt-trois heures je suis au lit.

Élias sourit et l’encercla derechef d’un bras un peu trop protecteur. Pressée contre l’épaule de son mari, Léane soupira et reprit le cours de ses pensées, loin des images qui défilaient devant ses yeux.

Elle aimait Élias, mais pas comme elle aimait Lenny. Peut-être l’aimait-elle comme un père, celui qu’elle n’avait jamais connu, celui dont elle avait si souvent rêvé. Léane se souvenait de la première fois qu’elle l’avait vu. Cela faisait cinq mois qu’elle était majeure et qu’elle avait quitté le foyer bisontin dans lequel elle avait passé plus de dix ans de sa courte existence. Peu attirée par les études, elle avait néanmoins un CAP de commerce en poche. Elle entendait encore la directrice du foyer, l’exhortant à chercher rapidement un emploi à sa sortie. Mais après tant d’années de privation et de surveillance, Léane voulait vivre. Elle voulait faire ses propres expériences, quitte à se tromper. Avant de s’enfermer dans une entreprise et de rentrer définitivement dans le rang, elle avait besoin d’agir à sa guise, besoin de se sentir libre de changer d’air, de changer de pays.

Léane avait opté pour la Suisse, pour Gruyères en particulier, une cité médiévale située au cœur de la région fribourgeoise, célèbre pour son fromage et la crème double dont elle raffolait. Elle était venue en stop, avec pour tout bagage un grand sac de sport dans lequel elle avait entassé le peu d’affaires accumulées au cours de sa jeune vie. Jolie et débrouillarde, elle avait rapidement trouvé un emploi de sommelière dans un restaurant de ce pittoresque village touristique. Nourrie, logée et salariée, elle s’était enfin sentie autonome et heureuse de vivre pour la première fois de sa vie.

C’est lors d’un bal sur la place du village le 1er août 1970 qu’elle avait remarqué Élias. Sa haute taille le distinguait parmi la foule des prétendants qui la courtisaient. Il avait l’air si tranquille, taillé dans le roc. Des épaules et des mains larges faites pour protéger, se disait-elle, mais aussi, elle l’apprendrait par la suite, pour tailler le bois, car Élias était charpentier. Ses traits réguliers et mâtures, son regard d’un noir profond et doux avaient fini de la convaincre. À son grand étonnement, elle avait accepté de danser avec lui et son charme avait fait le reste. Bien sûr, il avait fait allusion à leur différence d’âge, mais elle avait balayé ce prétexte d’un revers de main. Elle avait confiance en lui. Elle appréciait sa prévenance, sa tendresse, sa force. Élias était l’homme qu’il lui fallait, celui qui saurait la protéger et éloigner d’elle ceux qui l’importunaient sans vergogne, en particulier ce policier brocois au visage ingrat qui la poursuivait depuis des mois de ses assiduités.

Ils s’étaient mariés très vite. Un mariage simple, à leur image. Mais pas au goût des parents d’Élias, notables à Fribourg, qui voyaient d’un mauvais œil l’union de leur fils unique avec une orpheline. Léane avait emménagé à Broc dans le chalet qu’Élias avait construit de ses mains. Une agréable demeure nichée dans la verdure et située à la sortie du village au pied de la Dent de Broc. À la demande d’Élias, elle avait cessé de travailler. Elle s’occupait de la maison, lisait, peignait et randonnait dans la région qu’elle avait appris à aimer. Échaudée par de multiples abandons, Léane se liait peu. L’intégration avait été difficile. Les villageois se méfiaient d’elle. Jalousaient sa beauté. Elle restait l’étrangère et par ricochet Élias subissait l’ostracisme dont elle était victime. Elle s’accommodait de ces comportements dont elle avait l’habitude. Sa nature solitaire avait trouvé un écho dans celle d’Élias, taiseux et peu expansif, mais aimant et protecteur. Il lui apportait ce qu’il lui avait manqué. Ce dont elle avait besoin. Les années avaient passé. Elle avait espéré un enfant qui n’était pas venu. Peut-être que cela aurait changé la donne. La routine et l’ennui s’étaient progressivement installés, érodant le désir qu’elle avait pour Élias, mari fidèle et attentionné mais dont l’amour exclusif l’oppressait. Un amour pesant, étouffant, qui l’empêchait d’exister et parfois l’effrayait. De plus en plus, Léane avait le sentiment d’être piégée dans une toile qu’Élias tissait toujours plus serrée autour d’elle.

Puis Lenny était arrivé, avec son chevalet et ses pinceaux, bouleversant sa vie, révélant au plus profond de son cœur des sentiments si puissants, si nouveaux qu’ils l’ébranlaient jusqu’à l’âme. Il avait mis de la couleur dans sa vie grise, de la lumière dans ses yeux et dans sa tête. Sa façon de la regarder, de lui parler. Tout ce qui venait de lui la troublait et l’obligeait à remettre en question la totalité de son existence. Aujourd’hui elle avait vingt-huit ans, Élias quarante-cinq. Face à la trentaine de Lenny, ces années de différence pesaient davantage qu’elle ne l’avait imaginé dix ans plus tôt. Elles mettaient cruellement en évidence l’œuvre du temps sur les corps et les esprits. Elles dressaient surtout une frontière naturelle mais infranchissable entre deux visions d’un monde qui ne se rejoindraient jamais. D’un côté, celle routinière et fermée d’Élias, sécurisante mais dénuée de fantaisie et d’originalité, de l’autre celle de Lenny, imprévisible mais neuve, vivifiante, qui s’ouvrait sur un avenir riche de promesses et de liberté.

Comme la Belle au bois dormant, Léane était endormie et Lenny venait de la réveiller. À son contact, elle avait pris conscience qu’elle n’avait pas encore commencé à vivre. Et elle voulait vivre. Elle voulait aimer et être aimée, passionnément, éperdument. Pas être cette chose fragile qu’Élias enfermait dans son amour comme dans une prison.

Lenny était sa chance, la clé qui lui permettrait d’ouvrir la cage dans laquelle elle était en train de s’étioler

 A suivre…

 Extrait – Lenny

Léane le stimulait, lui donnait envie de créer. Il rêvait de peindre son corps aux courbes parfaites. De capturer la lumière de son visage, de lui rendre celle de son regard.

Après avoir gravi le sentier qui menait aux ruines de Montsalvens, Lenny se laissa tomber sur une grosse pierre en soufflant de satisfaction. Il posa son matériel et son chevalet dans l’herbe encore verte et ses yeux se portèrent sur le paysage majestueux qui s’étendait devant lui. Les vestiges du château, situés sur les derniers contreforts du Biffé, surplombaient les gorges de la Jogne et offraient une vue magnifique sur la Gruyère et la plaine où serpentait la Sarine. Au second plan, ondulant dans une brume légère, la masse plus sombre du Moléson se détachait sur le ciel d’un bleu limpide. On devinait même le château de Gruyère juché sur sa verte colline au pied des Préalpes fribourgeoises. Son regard engloba la mosaïque automnale qui resplendissait sous un soleil encore chaud et le tableau qu’il souhaitait peindre s’esquissa dans son esprit. Il installa son chevalet et attendit Léane qui devait le rejoindre. Il avait fait une partie du trajet à vélo qu’il avait laissé à la sortie de Broc, juste après le pont sur la Jogne. Pour plus de discrétion, Léane le rejoindrait en Solex via En Bataille et la Route de la Jogne. Son mari étant d’une nature jalouse, leurs rendez-vous devaient rester secrets.

Lenny se remémora leur dernière rencontre. Après avoir discuté ensemble le jeudi précédent et s’être découvert moult points communs, ils avaient convenu de se revoir en un lieu plus discret. Léane étant mariée, il ne pouvait décemment la recevoir dans le studio qu’il louait chez la Jeanne sans éveiller les soupçons ou faire jaser. Lenny avait proposé les ruines du château de Monsalvens qu’il comptait peindre, situées à quelques kilomètres de Broc. L’endroit était romantique à souhait et peu fréquenté en cette saison. Il y avait peu de risques qu’on vienne les déranger en ce lieu. Le cas échéant, la peinture leur fournirait l’alibi idéal. Il était prof et elle était son élève. Quoi de plus normal.

Tout en préparant sa palette de couleurs, Lenny songea aux sentiments que lui inspirait Léane. Il ne la connaissait que depuis trois mois, mais il savait déjà qu’il l’aimait. Aux regards qu’elle lui portait, il savait aussi que ses sentiments étaient partagés. Cette attirance le déroutait. Depuis plusieurs années qu’il bourlinguait sans parvenir à se fixer, il avait connu de nombreuses femmes. Il en avait désiré certaines, s’était attaché à quelques-unes, mais il n’en avait jamais aimé aucune. Pas suffisamment en tout cas pour le faire renoncer à sa vie de bohème. Léane était différente. Elle éveillait en lui quelque chose d’intime, de profond. Quelque chose qu’il recherchait depuis toujours mais qu’il n’espérait plus. Trop de blessures, trop d’abandons. Il avait cadenassé son cœur depuis si longtemps. Léane, il le sentait, était comme lui. Elle aussi avait renoncé à chercher. Elle aussi s’était résignée à son sort en oubliant de vivre. En oubliant qu’elle avait un cœur. Un cœur meurtri mais un cœur toujours vivant qui n’attendait que l’amour pour battre à nouveau.

Mais Léane était mariée. Il avait cherché l’amour en refusant de s’attacher, elle s’était attachée sans le trouver. Il l’avait lu dans ses yeux pervenche. Des yeux magnifiques mais mélancoliques d’où semblait s’être absentée la lumière. Sa douceur et sa fragilité l’émouvaient. Elles faisaient naître en lui le désir de la protéger, mais aussi de la libérer des chaînes invisibles qui la retenaient à son mari et à ses conventions. Il la désirait ardemment. Tout en elle l’attirait, son teint de madone qui accrochait la lumière, ses cheveux clairs, ses lèvres sensuelles, son corps souple fait pour l’amour. Pour la première fois de sa vie, Lenny n’avait pas envie de lutter contre cette attirance. Cela le troublait et l’excitait à la fois. Une passion nouvelle l’animait. Léane le stimulait, lui donnait envie de créer. Il rêvait de peindre son corps aux courbes parfaites. De capturer la lumière de son visage, de lui rendre celle de son regard.

 

 … A suivre

Extrait  

Son cœur se figea. Complètement nue, posant comme la Petite Sirène d’Andersen dans le port de Copenhague, Léane était assise sur un rocher, les jambes repliées sous les fesses et le regard tourné vers son amant situé à quelques pas.

Il avait su dès le premier regard qu’elle l’avait trompé. Il savait avec qui et même quand elle avait rendez-vous. Cela avait été facile. Il était observateur. D’un seul coup d’œil il était capable de reconnaître dans la forêt le chêne qui donnerait les plus belles poutres. Sa femme se maquillait rarement, aussi, lorsque plusieurs fois au cours des dernières semaines il avait remarqué la teinte plus rose de ses lèvres, le fard et le mascara qui intensifiaient le bleu de ses yeux, il avait compris qu’elle se faisait belle pour aller voir son amant. Ce qu’il ignorait, c’était l’endroit où ils se rencontraient.

Depuis trois semaines, malheureusement, il travaillait toute la journée sur un gros chantier à Fribourg et n’avait pas le loisir de jouer les espions. Il songea que Léane devait bien profiter de cette absence et s’en donner à cœur joie avec son amant. Quand il rentrait le soir, elle l’accueillait avec un sourire et lui mentait sur ses activités de la journée. Il savait qu’elle lui jouait la comédie et cela le rendait malade.

Ce matin, une occasion de surprendre les deux amants s’était présentée. Léane s’était levée tôt en prétextant une randonnée dans les gorges de la Jogne. Elle était dans la douche quand ils s’étaient souhaités une bonne journée. Mais il avait oublié son portefeuille et était revenu le chercher dix minutes plus tard. Quand il était entré dans la chambre, il l’avait trouvée hésitante devant l’armoire grande ouverte et plusieurs tenues étaient éparpillées sur le lit. Elle avait sursauté en le voyant. Il avait même lu de l’angoisse dans ses yeux. C’est donc qu’elle n’avait pas la conscience tranquille. Mais il avait fait comme si de rien n’était. Il avait attrapé son portefeuille et constaté au passage que Léane s’était maquillée. Ce qui laissait entendre qu’elle n’irait pas arpenter les gorges de la Jogne mais plutôt se pendre au cou de son amant.

C’est à ce moment-là qu’il avait décidé de la suivre.

Il était sorti de la maison et avait pris sa voiture comme d’habitude. Mais il ne s’était pas rendu sur le chantier à Fribourg. Il avait roulé jusqu’à la cabine téléphonique à l’entrée du village et avait appelé son patron pour l’informer qu’il serait absent deux jours pour raisons familiales. Ne sachant pas comment les choses allaient évoluer, il s’était donné suffisamment de marge pour gérer la situation en cas d’imprévu. Il avait ensuite refait le trajet inverse et garé son véhicule dans un sentier discret situé en bordure de forêt, à environ deux cents mètres de son chalet. De cet endroit stratégique, il pouvait surveiller les abords de sa maison sans être trop exposé et la grande visibilité lui assurait de ne pas perdre de vue Léane lorsqu’elle se mettrait en route. Il s’était posté à l’abri d’un boqueteau de noisetiers et avait attendu que sa femme sorte. Au bout d’une heure, cette dernière ne s’étant toujours pas manifestée, il avait commencé à perdre patience. Il était retourné vers sa voiture, avait fouillé dans le vide-poche et en avait extrait un vieux paquet de cigarettes et un briquet datant du temps où il fumait encore. Il avait hésité un instant. Léane n’aimait pas qu’il fume. Avec un haussement d’épaules, il avait allumé sa clope. Lui n’aimait pas qu’elle le trompe.

Il avait attendu longtemps. Au point qu’il s’était demandé ce qu’elle pouvait bien fabriquer dans la maison. Vers dix heures elle était enfin sortie. Elle avait enfourché son Solex et il avait repris sa voiture pour la suivre à distance. Elle s’était engagée dans la rue de Montsalvens, avait passé le pont de la Jogne et continué En Bataille. Quand Léane avait poursuivi sur la route de la Jogne, il avait compris qu’elle se rendait aux ruines du Bourg. Il aurait dû y penser plus tôt. C’était l’endroit idéal pour cacher des amours secrètes.

Pour ne pas se faire remarquer, il avait bifurqué dans un chemin forestier situé en aval des ruines et avait dissimulé sa voiture à l’ombre d’un bosquet. Il avait continué à pied en passant par la forêt. Une voie escarpée mais peu fréquentée qu’il avait déjà empruntée et qui menait également aux ruines.

Après une demi-heure de marche, Élias atteignit le sommet de la colline. Il était en nage. Il s’assit sur une vieille souche pour reprendre son souffle et observa les alentours. Les vestiges du château se dressaient devant lui, majestueux dans le ciel cristallin. Tout semblait calme. Pas trace de Léane ou de son amant. Il songea qu’il s’était peut-être trompé. Qu’il affabulait. Que sa présence en ces lieux ne faisait que révéler sa propre jalousie. Léane avait peut-être simplement changé d’avis et préféré la balade du Bourg à celle des gorges de la Jogne. Il doutait soudain de son coup de tête. De son impulsivité. Où cela allait-il le mener ?

Élias n’avait pas de plan. Il voulait juste savoir si Léane le trompait. Et si oui, le voir de ses propres yeux. Il ne savait même pas comment il réagirait s’il les surprenait. Ce qu’il savait, c’est qu’il souffrait de cette trahison. À en crever ! Mais pouvait-il la retenir ? Comment lutter contre la jeunesse et le talent de ce peintre ? Il savait qu’il ne pouvait pas rivaliser. Qu’il allait peut-être la perdre. Mais il ne pouvait s’y résoudre. Il devait trouver un moyen de la retenir, de la soustraire à son amant.

Élias se releva vivement et des points noirs voltigèrent devant ses yeux. Il s’appuya des deux mains contre un foyard et attendit que le vertige se dissipe. Ce n’était pas le moment de s’évanouir. Il regretta de ne pas avoir pris de petit-déjeuner. Il songea que les cigarettes qu’il avait grillées n’avaient rien arrangé. Il cracha dans un buisson. Il ne supportait plus ce goût âcre qui lui desséchait la bouche. Un regard à sa montre lui indiqua qu’il était dix heures quarante-cinq. Si Léane avait bien eu l’intention de retrouver son amant en ces lieux, elle devait être là depuis au moins une demi-heure.

Il se remit en mouvement et longea les vestiges situés en retrait de la tour en évitant prudemment les branches et les cailloux qui pouvaient le trahir. Il appréhendait ce qu’il pouvait découvrir, échafaudant les pires scénarios. Un mal de tête naissant pulsait à ses tempes. Il se dirigeait vers le pied rocheux du donjon lorsqu’il entendit soudain des voix. Élias s’arrêta net. C’était la voix de Léane. Une voix différente pourtant. Plus tonique, plus joyeuse, plus jeune que celle qu’il lui connaissait. Il se dissimula promptement derrière les fortifications qui entouraient la tour et chercha un endroit qui lui permettrait de voir sans être vu. Dans le plus grand silence, Élias rasa la muraille de pierres située en contrebas du donjon et se tapit derrière un pan de mur à moitié éboulé. Il repéra une petite ouverture entre les moellons branlants et y riva son œil. Son cœur se figea. Complètement nue, posant comme la Petite Sirène d’Andersen dans le port de Copenhague, Léane était assise sur un rocher, les jambes repliées sous les fesses et le regard tourné vers son amant situé à quelques pas.

Élias eut un choc. 

A suivre…

 

Extrait – Aeby

Elle ne l’aimait pas, mais lui la désirait, et ce, depuis le premier jour où il l’avait vue. C’était comme si sa présence, comme si le désir inassouvi qu’il nourrissait à son égard l’empêchait d’aller vers une autre, inhibait ses pulsions. .

Depuis qu’Élias Baud était venu au poste déclarer la fuite de sa femme du domicile conjugal, le caporal Aeby ne tenait plus en place. Il exultait. Dix ans que ce type le narguait avec la femme qu’il aurait voulu épouser. Enfin, il tenait l’occasion de se venger. Il ne s’était jamais remis de l’affront d’avoir été ignoré par la belle Léane. Ce n’était pas faute d’avoir essayé de la séduire. Mais cette pimbêche lui avait finalement préféré ce grand escogriffe, ce charpentier !

Il en avait pris son parti, mais n’avait pas été inactif pour autant durant toutes ces années. Il voyait bien que Léane Baud l’évitait et que son chien de garde de mari n’était jamais bien loin. À sa façon, il avait contribué à les isoler des autres villageois, ne ratant jamais une occasion de médire à leur sujet. C’était d’autant plus facile de les discréditer qu’il connaissait tout le monde et qu’eux vivaient retranchés dans leur bulle. Il n’avait jamais compris que cette femme ait pu aimer un type aussi vieux. Il avait quel âge maintenant ? Aeby se pencha sur ses notes. Quarante-cinq ans ! Pas étonnant qu’elle ait pris un amant, pensa-t-il.

Il se renversa sur sa chaise et se souvint du temps où il avait essayé de la draguer. Pour sûr que c’était une jolie sommelière. Tous les gars du village lui tournaient autour. À l’époque, il avait vingt-cinq ans et officiait déjà comme policier à Broc. Même s’il n’était pas une gravure de mode, il était plus mince qu’aujourd’hui et avait encore tous ses cheveux. Si ce charpentier n’était pas venu danser à Gruyères ce fameux premier août 1970, il aurait peut-être eu sa chance.

Il était toujours célibataire à trente-cinq ans et se demandait parfois si cela n’était pas dû au fait que Léane Baud vivait dans le même village que lui. Elle ne l’aimait pas, mais lui, la désirait, et ce, depuis le premier jour où il l’avait vue. C’était comme si sa présence, comme si le désir inassouvi qu’il nourrissait à son égard l’empêchait d’aller vers une autre, inhibait ses pulsions. Il lui en voulait pour ça. Et il en voulait à Élias Baud. Aujourd’hui ce dernier était cocu. Et c’était bien fait pour lui. N’empêche que cela ne lui suffisait pas. Baud devait payer pour ces années perdues, payer pour cette femme qui l’avait repoussé. Il allait s’y employer. Il y mettrait tout son temps, toute son énergie. Il en avait à revendre. Et sa vengeance serait flamboyante !

Il se sentait soudain l’âme d’un enquêteur. Cela le changeait de la routine. De toute façon, ça ne faisait pas un pli que cet Élias Baud n’était pas net. Mais il devait la jouer fine. D’abord recueillir le témoignage de la Jeanne sur ce peintre. Puis enquêter dans le voisinage. Tout cela l’excitait. Il se leva.

Mais il se rassit et décrocha le téléphone. Une intuition. Ça ne coûtait rien de passer un coup de fil au patron d’Élias Baud.

— Allô ! Monsieur Stauffer ? Oui, bonjour. Caporal Aeby du commissariat de Broc à l’appareil. J’aurais quelques questions à vous poser au sujet d’Élias Baud.

— Bonjour caporal, vous tombez mal je suis très pressé. Je partais sur un chantier à l’instant.

— Alors juste une question, pouvez-vous me confirmer qu’Élias Baud a bien travaillé mardi dernier. Le 28 octobre. C’est important.

— Écoutez, je vous passe ma secrétaire qui vous renseignera. Je dois absolument partir.

— Encore une chose. Je serai à Fribourg le lundi trois novembre. Pouvons-nous convenir d’un rendez-vous pour les autres questions. Cela ne prendra qu’une dizaine de minutes.

— D’accord. Voyez aussi cela avec ma secrétaire. Je vous laisse avec elle. Au revoir caporal.

Un bip se fit entendre et la secrétaire reprit la ligne. Elle lui dit qu’Élias Baud avait pris congé deux jours, les 28 et 29 octobre pour raisons familiales et qu’il était revenu travailler le jeudi 30. Elle avait remarqué qu’il avait une mine épouvantable et lui avait demandé s’il avait reçu de mauvaises nouvelles. Mais il ne lui avait rien confié. Élias Baud était d’un naturel plutôt taiseux. Il l’entendit feuilleter son agenda puis lui proposa un rendez-vous avec son patron le lundi 3 novembre à onze heures trente, c’était la seule possibilité, qu’il accepta.

Le caporal la remercia pour ces précieux renseignements et raccrocha le combiné. Il frétillait comme un poisson dans sa nasse. Élias Baud avait menti sur son emploi du temps.

Il le tenait. Il ne le lâcherait plus.

 

A suivre…

Extrait – Charles Bollion

Devant le manque d’objectivité de son caporal, il commençait à craindre que dans cette affaire, le suspect, finalement, fût Aeby plutôt qu’Élias Baud.

Le sergent-chef Charles Bollion revint plus tôt que prévu au bureau. Il était treize heures quinze quand il passa la porte du poste de police où il travaillait depuis quinze ans. Grand, costaud, athlétique, il portait avec élégance une cinquantaine à peine entamée. Il frotta vigoureusement ses mains l’une contre l’autre pour les réchauffer, retira son bonnet, puis salua l’aspirant Morlon qui était de piquet.

— Bonjour Morlon, quelle froidure ! Quoi de neuf ? enchaîna-il sans perdre de temps.

Une toux sonore retentit soudain dans le couloir et il porta un regard étonné sur Morlon.

— Vous avez mis un ivrogne en cellule ?

Morlon prit un air gêné.

— En fait, c’est le caporal Aeby qui nous a donné l’ordre d’enfermer Élias Baud, ce matin.

Le sergent-chef s’étrangla à moitié.

— Quoi ! Nom de Dieu ! Mais ce type est malade ! Où est-il ? tonna-t-il.

— Il est parti manger, dit Morlon.

— Vous me l’envoyez dès qu’il est de retour.

— Oui, Chef, acquiesça l’agent dans ses petits souliers.

Charles Bollion se dirigea vers la cellule de dégrisement et observa Élias couché sur la banquette. Enveloppé dans sa canadienne, il était tourné du côté du mur et semblait dormir. Il hésita. Devait-il le libérer tout de suite ou attendre les explications de son caporal.

Quelle mouche l’avait piqué ! Il lui avait pourtant bien dit de ne pas faire de zèle. Il ne manquerait plus que ce type porte plainte.

Il se dirigea vers son bureau et attendit le retour d’Aeby.

***

Un coup discret à la porte le tira de ses dossiers vers treize heures trente.

— Entrez, dit-il d’une voix sèche.

Le caporal Aeby entra et s’immobilisa devant le bureau de son supérieur. Sa face, large et grasse, brillait de transpiration. L’anxiété, pensa le Chef. Il planta son regard acéré dans celui de son subalterne et l’invita à s’asseoir.

— Qu’est-ce que vous avez foutu ? fulmina-t-il, aussitôt. Je vous avais dit de ne pas faire de vagues !

— Ce type a essayé de m’étrangler, se défendit Aeby. Alors j’ai ordonné sa mise en cellule. C’était pour me protéger. Je pourrais l’inculper pour coups et blessures volontaires sur un policier dans l’exercice de ses fonctions.

— C’est ça ! Et lui pourra nous intenter un procès et alerter les médias, rugit le sergent-chef. Vous savez très bien qu’en cas d’abus de pouvoir ou d’autorité, il peut porter plainte et engager la responsabilité de l’état. Vous n’aviez pas le droit de l’enfermer sans mon autorisation. Vous avez outrepassé vos prérogatives et le cadre de vos fonctions. Voilà plus de cinq heures qu’il est enfermé dans cette cellule sans raison valable. C’est une détention arbitraire qui pourrait nous coûter cher. Vous coûtez cher ! répéta le sergent-chef en dardant son regard métallique dans celui d’Aeby.

Le caporal accusa le coup et resta silencieux. Sa bouche pincée ne formait plus qu’un trait horizontal dans son visage ingrat.

Contrarié, Charles Bollion se renversa sur sa chaise et observa son subordonné. Il n’aimait pas Aeby. Il l’avait toujours trouvé antipathique et sournois. En outre, il savait qu’il nourrissait une sorte d’obsession pour la femme d’Élias Baud, ce qui pouvait avoir altéré son jugement et rendait son comportement encore plus suspect dans l’audition du mari. Devant le manque d’objectivité de son caporal, il commençait à craindre que dans cette affaire, le suspect, finalement, fût Aeby plutôt qu’Élias Baud.

Il bascula de nouveau vers le bureau et explosa soudain :

— Nom de Dieu, Aeby ! Que s’est-il passé ?

 

A suivre…

 

La Sirène de Montsalvens 

Avec “La Sirène de Montsalvens”, Catherine Gaillard-Sarron signe un roman policier atypique aux ambiances d’automne, entre soleil et pluie, entre amour et mort. Celles-ci sont encore soutenues par une écriture fluide et sobre qui va à l’essentiel pour dire le drame et la rédemption.

Daniel Fattore 7.11.22

Commentaires La Sirène de Montsalvens

Françoise Leu – le 26 novembre 2022

J’ai lu ce roman avec un très grand plaisir ; je suis toujours impressionnée par ton talent à dérouler un récit et à le rendre captivant du début à la fin.
 J’ai apprécié le fait que tu n’as pas suivi un schéma habituel pour une enquête policière ; tu as adopté une démarche originale et l’accent que tu as mis sur la description des lieux, des ambiances, des personnages et de leur psychologie, m’a fait penser aux romans de Simenon. 
Je t’avouerai que l’histoire de la lettre dans l’arbre ne m’a pas paru très plausible sur le coup, mais après réflexion, je m’aperçois qu’elle a une signification symbolique : l’impossibilité de communiquer, les «actes manqués»…. 
Et malgré la mauvaiseté du monde (j’étais étonnée de trouver ce mot dans un texte contemporain, mais c’est un choix très pertinent !), tu arrives à livrer un message d’espoir et d’amour.
C’est remarquable et je t’adresse mes sincères félicitations.

Graziella Parenti – le 13 novembre 2022

Ma “Fille” Sophie et moi avons été sous le charme de l’intrigue et de la prose de “La Sirène de de Montsalvens”. Nous avons constaté que malgré le désarroi semé par la haine, l’amour en sort toujours vainqueur. 

Félicitations.

 

Commentaires La Sirène de Montsalvens