L’écrivain aux mains rouges

“Chacun pour soi dans ce désert d’égoïsme qu’on appelle la vie.”

Stendhal

 

L'écrivain aux mains rouges

L'écrivain aux mains rouges

Billets Daniel Fattore

Nouvelles

Le désir de réussite justifie-t-il tous les moyens ? Faut-il dire la vérité ? Intervenir dans la vie d’autrui ? Comment affronter ses phobies ? Vivre ensemble ?

Six nouvelles dramatiques ou cocasses qui nous entraînent dans les profondeurs de l’âme humaine et nous questionnent sur nos propres comportements.

Octobre 2020 – 172 pages
ISBN : 978-2-9701281-5-1

Prix 25 CHF  Ebook 2.99

Pense à ceci « Le lotus naît dans la boue, mais sa fleur est toujours blanche et propre. Voici notre grand défi : vivre au cœur du problème et ne pas être remis en cause par lui, telle est la joie de la liberté. »

Tulku Burgien Rinpoché

L’écrivain aux mains rouges

4e de couverture

Le désir de réussite justifie-t-il tous les moyens ? Faut-il dire la vérité ? Intervenir dans la vie d’autrui ? Comment affronter ses phobies ? Vivre ensemble ?

L’auteure répond à ces questions en mettant en scène une galerie de personnages lucides mais tourmentés qui se débattent au cœur de situations singulières : un écrivain qui commet l’irréparable pour devenir célèbre, des hommes rongés par des secrets inavouables, un terrible renversement de situation un soir de Nouvel An, une femme confrontée à ses phobies, une cohabitation impossible entre deux passionnés.

Six nouvelles dramatiques ou cocasses qui nous entraînent dans les profondeurs de l’âme humaine et nous questionnent sur nos propres comportements.

L’écrivain aux mains rouges

Coupable, toujours coupable!

Blog Fattorius

 

Catherine Gaillard-Sarron – L’écrivaine Catherine Gaillard-Sarron gâte ses lecteurs cet automne. Elle leur propose en effet pas moins de deux livres. J’ai évoqué hier son recueil de poésies “La ligne du temps“. Simultanément, a paru son dernier recueil de nouvelles “L’écrivain aux mains rouges“. Dans la droite ligne de ses nouvelles précédentes, ce recueil met en avant ces humains que nous sommes, et dont les caractères se frottent. Une ligne directrice pour ces six nouvelles ? La culpabilité.

Il y a quelque chose de l'”acte surréaliste le plus simple” façon André Breton dans le geste voulu par Germain Ducommun pour connaître enfin le succès littéraire : tuer quelqu’un à coups de revolver. 

Cette culpabilité est assumée, voulue même dans la première nouvelle du recueil, celle qui lui donne son titre et qui est parfaitement résumée par l’image de couverture du livre. Il y a quelque chose de l'”acte surréaliste le plus simple” façon André Breton dans le geste voulu par Germain Ducommun pour connaître enfin le succès littéraire : tuer quelqu’un à coups de revolver. 

Le choix du nom de ce personnage, un prof du secondaire dépourvu de profil, est un programme : il s’appelle Germain comme Saint-Germain-des-Prés, et Ducommun parce qu’il est un écrivain anonyme, aux idées parfaitement communes : pourquoi Nabilla et pas moi ? Et pourquoi la justice trouve-t-elle des circonstances atténuantes aux prévenus ? 

Et le pire, c’est que ça marche : le livre de Germain Ducommun l’assassin devient un best-seller. L’auteure interroge ainsi ces hommes et ces femmes qui consomment des livres : et vous, achèteriez-vous l’ouvrage d’un criminel – mettons, euh, Merah ou Breivik ? Et qu’est-ce qui motiverait votre achat ? Coupable lecteur…

Il est possible de placer en parallèle les nouvelles “Le secret de Jonathan” et “Cas de conscience“, qui fonctionnent toutes les deux sur le motif romanesque courant du secret de famille, maintenu jusqu’au seuil de la mort. Le lecteur peut relever que le titre “Le secret de Jonathan” peut être compris de deux manières : soit c’est un secret que Jonathan détient, soit c’est un secret dont il est l’objet. C’est ce deuxième sens qui est privilégié. En n’utilisant que des prénoms, l’auteure installe une ambiance de familiarité dans ces nouvelles de famille. “Cas de conscience” fonctionne sur l’hésitation d’un mourant : dire une ultime et terrible vérité ou non? Et elle résonne de manière glaçante. Savoir et souffrir, ou ignorer sur le mode « dormez, braves gens !» ? L’auteure laisse le lecteur s’interroger.

Culpabilité encore dans “L’aurore aux doigts de glace“. Ce n’est pas la première fois que l’écrivaine utilise le ressort de l’alcool au masculin pour irriguer, si j’ose dire, une nouvelle. Sur ce coup-là, le comble, c’est que la première personne coupable, celle qui tenait le volant, est justement celle qui n’a pas bu au réveillon… encore que : en installant une scène d’accident de voiture dont un enfant est la victime, elle promène son regard sur chacun des personnages concernés ou impliqués et fait sentir avec finesse que toutes et tous ont des raisons de se sentir coupables.

Construite en crescendo, mettant en scène un champion du jeu nommé Olivier  “Opéra Scission” s’achève sur un festival de jeux de mots liés à la musique – point d’orgue du recueil, c’est le cas de le dire.

Et lorsqu’un couple rompt, il arrive que chacun dise que le coupable, c’est l’autre. Dans “Opéra Scission“, l’auteure met en place deux personnages qui se sentent légitimes à se livrer à leurs loisirs. Sauf que faire des vocalises n’est guère compatible avec le fait de regarder “Des chiffres et des lettres”. Construite en crescendo, mettant en scène un champion du jeu nommé Olivier (on pense à l’écrivain Olivier Chapuis, qui a bel et bien excellé à ce jeu télévisé : est-ce un clin d’œil amical ?), cette nouvelle s’achève sur un festival de jeux de mots liés à la musique – point d’orgue du recueil, c’est le cas de le dire.

Quant à la nouvelle “Mitomania“, c’est par la bande qu’elle aborde la notion de culpabilité : Edgar, celui qui plaque sa copine Lisbeth, doit-il se sentir coupable d’avoir largué une femme devenue folle à force de traquer des mites? Le lecteur pourra, lui, se sentir coupable de s’amuser aux méthodes utilisées par Lisbeth pour anéantir celles qui hantent son garde-manger.

Coupable, non coupable ? Pas besoin du marteau du juge pour en décider. Souvent, on s’accuse soi-même, et il arrive que les autres vous enfoncent. C’est dans ces méandres que l’écrivaine, fine mouche, embarque son lectorat. Et comme lire, c’est participer, le lecteur, acteur pas forcément prévenu, prend aussi le risque d’être interpellé de temps à autre.

Coupable, non coupable ? Pas besoin du marteau du juge pour en décider. Souvent, on s’accuse soi-même, et il arrive que les autres vous enfoncent. C’est dans ces méandres que l’écrivaine, fine mouche, embarque son lectorat.

Catherine Gaillard-Sarron, L’écrivain aux mains rouges, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2020.

Blog Fattorius

Extrait

 

Sa fidélité à son idéal de jeunesse : faire évoluer les consciences à travers la littérature, en prend un sacré coup.

En ce premier jour du printemps, Germain Ducommun déprime. Il vient de recevoir coup sur coup trois réponses négatives d’éditeurs concernant un manuscrit sur lequel il fondait beaucoup d’espoir. Trois lettres de plus, non circonstanciées, qui recalent son travail sans lui apporter l’ombre d’une raison. De plus, la médiocrité des dissertations qu’il vient de rendre à ses élèves, et le jette toujours plus dans des abysses d’incompréhension, l’accable et finit de le démoraliser. Sa fidélité à son idéal de jeunesse : faire évoluer les consciences à travers la littérature, en prend un sacré coup. Cela fait plus de vingt ans qu’il enseigne cette matière avec passion mais, à l’ère des SMS, MMS, PPS, mails, tweets et tutti quanti, la tâche est devenue mission impossible, les élèves d’aujourd’hui se moquant éperdument des subtilités de la langue française.

Lui qui caresse depuis toujours le rêve de devenir écrivain doute, à présent, d’y parvenir un jour, ses valeurs comme son écriture étant apparemment devenues obsolètes. Même s’il travaille avec discipline et obstination et que de nombreux prix jalonnent son parcours depuis plusieurs années, il est toujours au point mort.

Germain est déçu. Dans six mois il fêtera ses cinquante ans et c’est le délai ultime qu’il s’était fixé pour réussir, précisément le 21 septembre, à l’automne de sa vie !

Devant cette cascade de mauvaises nouvelles, il désespère. Quel avenir pour lui ! Pour l’enseignement ! Pour la littérature ! Doit-il changer de métier ? Arrêter d’écrire ? Cesser d’envoyer ses manuscrits à des maisons d’édition qui ne fonctionnent qu’avec des subsides et du copinage ? Doit-il abandonner son rêve ? Fuir tout ce qui se rapporte de près ou de loin à un livre ?

Germain Ducommun ne sait plus où il en est. Il doute, remet tout en question !

Que doit-il faire ?

Il le sent très nettement : il est à un embranchement de son existence. Quelque chose, là, maintenant, doit changer dans sa vie. Sinon, il va « péter un câble » et ne répondra bientôt plus de rien.

Poussé par l’urgence d’un avenir qui se rétrécit, Germain Ducommun se sent acculé par le temps. Lui, d’ordinaire si calme, si pondéré, si raisonnable, ne supporte plus les refus et les frustrations répétés que lui valent ses manuscrits. Comme autant de blessures infligées à son ego, ces déceptions ont drastiquement abaissé son seuil de tolérance et aiguisé son ressentiment à l’égard d’une société qu’il perçoit injuste et égoïste.

Incompris, désemparé, la réalité l’écorche et l’insupporte au point qu’il ne tolère plus l’inculture crasse de ses élèves, l’incivilité généralisée, l’injustice des tribunaux, la soumission des élites au pouvoir et à l’argent, la censure, le prêt-à-penser, le politiquement correct et le « je-m’en-foutisme » absolu qui règne partout ! Par-dessus tout, il exècre le contenu insipide des médias, des émissions télévisuelles et du Net, cette agora virtuelle devenue le royaume absolu des gougnafiers et des sites pornos, une industrie qui génère des milliards et réduit tout bonnement la Culture aux trois premières lettres du mot !

Dans six mois il aura cinquante ans, et cette réalité, dont il prend soudainement conscience, lui fait l’effet d’une météorite qui vient de s’écraser dans sa vie, creusant en son centre un vide immense qui lui donne le vertige.

Germain Ducommun n’en peut plus ! Il est à bout. Et pour couronner le tout, il est seul ! Comme nombre de ses collègues, Germain est resté célibataire. Non par choix déterminé, mais simplement parce qu’entre son travail d’enseignant, ses moult activités au sein d’associations diverses et sa passion pour l’écriture, il n’a jamais vraiment eu le temps de songer à se marier et à fonder une famille. Le temps a passé aussi vite qu’une étoile filante, ne laissant que quelques traces sur son visage, des filaments blancs sur ses tempes et la poussière du néant entre ses mains. Dans six mois il aura cinquante ans, et cette réalité, dont il prend soudainement conscience, lui fait l’effet d’une météorite qui vient de s’écraser dans sa vie, creusant en son centre un vide immense qui lui donne le vertige.

 

A suivre…

Extrait

 

Mon Dieu, pense Marc, ce regard… si plein d’amour et de franchise, si clair, si innocent ! Comment l’affronter ?

 

Un élancement subit lui vrille la poitrine et le laisse pantelant.

Marc serre les dents. Combien de temps cela durera-t-il encore ?

Il n’en peut plus. Depuis plusieurs semaines, la souffrance le cloue sur ce lit. Il ne parvient même plus à dormir. De courts instants, il sombre dans un demi-sommeil entrecoupé de cauchemars, mais se réveille systématiquement en sursaut et en nage.

Trop d’angoisse. De culpabilité. De remords.

Comment le dire ?

Un grand bruit derrière la porte. Jonathan entre soudain dans la pièce. Comme d’habitude il déboule sans prévenir, proférant en guise de bonjour des sons inintelligibles. Pareil à un jeune chiot fougueux, il se jette sans précaution sur le lit où gît son père. Il a l’air si heureux. Jonathan le regarde intensément de ses grands yeux noirs.

Où trouver la force ?

Un renvoi fielleux le fait hoqueter et Jonathan, inquiet, se retire avec de grands gestes désordonnés. Marc le calme et l’enfant revient se blottir auprès de lui, le gratifiant au passage de cet immense et chaleureux sourire qui lui réchauffe tant le cœur.

Marc s’interroge : quel père est-il donc pour agir ainsi ?

En dépit de l’affection sincère qu’il nourrit pour son fils, handicapé mental, il se remet constamment en question et se juge durement. Il ne s’accorde aucune circonstance atténuante et oscille perpétuellement entre amour et culpabilité. Depuis onze ans, maintenant, il ignore ce que veulent dire les mots tranquillité et sérénité. Il le sait, son amour, aussi admirable soit-il, ne rachète pas et ne rachètera jamais son abominable lâcheté. Il est conscient que pour réparer une telle faute, un tel péché, il doit dire la vérité à Jonathan et à Irina, sa mère. Il sait aussi que cette vérité déclenchera leur souffrance et que cette souffrance lui est insupportable. Dans ces moments-là, sa culpabilité atteint un tel paroxysme qu’il sent littéralement son cœur se fissurer dans sa poitrine.

Il sait aussi que cette vérité déclenchera leur souffrance et que cette souffrance lui est insupportable.

Il abomine devoir détruire ce qu’il a péniblement créé et reconstruit.

Absorbé par ses pensées, son fils lové près de lui, Marc n’entend pas sa femme entrer dans la chambre et sursaute lorsqu’elle le touche.

— Ce n’est que moi, dit-elle en souriant. Je t’amène de la visite.

Sur ses talons, Edward est là, pataud, hésitant. Irina, sa douce et dévouée épouse, le débarrasse de sa veste et la suspend sans façon à la crémone de la fenêtre. Jonathan a sauté du lit et fait la fête à Edward qui lui offre une jolie libellule en plastique coloré.

Marc aime bien Edward. Parmi tous les collègues de l’entreprise où il travaillait, c’est le seul qui lui rend encore visite. Mais « Ed » n’est pas très bavard. Après avoir donné des nouvelles du bureau avec un entrain un peu factice et raconté ses vacances en Crète avec son épouse, il va décrocher sa veste au portemanteau improvisé en promettant, un peu honteux, de revenir bientôt. Edward salue Marc d’une poignée de mains molle et Irina le raccompagne à la porte en le remerciant de sa visite. Marc lui envoie un dernier signe de la main et soupire quand la porte se referme sur eux. Jonathan, qui jouait silencieux dans un coin de la pièce, relève la tête et lui sourit. Décidément cet enfant me comprend mieux que quiconque, se dit Marc en se laissant lourdement retomber sur les oreillers. Un instant, il écoute les pas s’éloigner dans le corridor, les paroles s’atténuer. De son lit, il lui semble que les voix de sa femme et de son ami se sont faites plus légères. Plus gaies. Comme libérées d’un poids.

De son poids ? !

Il les entend rire soudain. Ces rires lui font mal. Sa femme ne rit presque plus avec lui. Cela le ramène instantanément à sa condition de grabataire et il se sent vide et inutile.

Lentement, mais sûrement, la vie le pousse vers la tombe et tous, hormis Jonathan, le considèrent déjà comme un mort en sursis.

 

 A suivre…

Extrait

Samedi 1er janvier 2000

 

Des chutes de neige ont été annoncées, mais rien de fâcheux a dit le père. Pas de quoi renoncer à aller « Chez la Rose » à pied, comme prévu.

Après les dernières recommandations d’usage à leurs deux enfants attablés devant une pizza, les parents Delachaux se mettent en route. Il est dix-neuf heures. La nuit est d’un noir d’encre et contraste avec le paysage minéral qui s’étend, immaculé et silencieux, jusqu’aux abords du village voisin. Au loin, pareilles à des feux de Saint-Elme, quelques lumières tremblotent sur la campagne et des panaches de fumée blanche s’élèvent dans un ciel sans étoiles. Il neigeote et de légers flocons virevoltent sous la clarté du réverbère. Des chutes de neige ont été annoncées, mais rien de fâcheux a dit le père. Pas de quoi renoncer à aller « Chez la Rose » à pied, comme prévu.

Par la fenêtre, dont il a relevé le rideau, Grégory regarde partir son père et sa mère engoncés dans leurs parkas et leurs moon boots, étranges silhouettes qui se détachent dans le faisceau de leurs torches électriques. Sa mère lui fait un petit signe de la main et il lui envoie un baiser. Il devine son sourire. Elle porte à la main un sac dans lequel elle a mis ses chaussures à talons pour pouvoir danser. Une angoisse diffuse lui noue le ventre.

Jérôme s’endort à vingt-deux heures devant la télé. Après avoir mis son petit frère au lit, Grégory retourne s’asseoir devant l’écran pour visionner une cassette vidéo. À minuit, il va se coucher, inquiet de la neige qui tombe et tournoie maintenant dans tous les sens.

C’est la porte d’entrée et les jurons de son père qui le réveillent, vers une heure trente du matin. Alarmé par le fait de ne pas avoir entendu sa mère le rabrouer – elle ne supporte pas qu’il jure – Grégory se lève.

— Qu’est-ce que tu fiches encore debout à cette heure ? grogne son père d’une voix empâtée par l’alcool en le voyant devant la porte.

Grégory répond par une autre question :

— Maman n’est pas avec toi ?

— Elle suit. Elle voulait danser encore un peu, dit-il en tapant ses chaussures et en secouant sa parka couverte de neige dans l’entrée. Allez, file te coucher, il est tard, ordonne-t-il en vacillant sur ses jambes.

Mais Grégory ne lui obéit pas et se cache dans le couloir. Il voit son père enlever ses chaussures et sa veste avec difficulté et se diriger vers les toilettes. Après s’être soulagé à grand bruit, ce dernier titube vers la chambre et Grégory l’entend s’affaler sur le lit et se mettre aussitôt à ronfler.

Dans sa tête, l’angoisse fait place à un effroi croissant. En pyjama devant la fenêtre de la cuisine, il regarde, anxieux, la neige s’accumuler en congères. Sa maman devrait déjà être là. Il lui est sûrement arrivé quelque chose. Incapable d’attendre plus longtemps, Grégory décide d’aller à sa recherche et s’habille en vitesse. Dans l’état où se trouve son père, il renonce à le prévenir. Il se rend dans la chambre de son petit frère et le secoue énergiquement :

— Jérôme, Jérôme ! si maman revient avant moi, tu lui diras que je suis parti à sa rencontre. Tu as compris ?

— Oui, oui, laisse-moi dormir, j’ai sommeil.

La culpabilité le submerge : c’est ma faute, c’est moi qui ai insisté pour qu’ils aillent à pied « Chez la Rose », se dit-il.

Après s’être muni d’une lampe de poche, Grégory sort de la maison et s’enfonce dans la tourmente. Le vent le cingle, la neige lui fouette le visage. Il enfonce plus profondément son bonnet sur la tête et relève son écharpe devant sa figure pour se protéger des morsures du froid. D’horribles pensées le traversent : maman est tombée dans la neige, elle va mourir de froid. Il en veut à son père d’être rentré à la maison sans se soucier d’elle. Puis la culpabilité le submerge : c’est ma faute, c’est moi qui ai insisté pour qu’ils aillent à pied « Chez la Rose », se dit-il.

Le cœur serré, il hurle à tue-tête dans la nuit :

— Maman ! Maman !

Mais seul le mugissement du vent répond à ses appels désespérés.

— Mon Dieu, supplie-t-il en serrant la lampe dans sa main engourdie, faites que je retrouve ma petite maman ! Faites que je la retrouve !

Plié en deux sous les rafales tourbillonnantes, Grégory progresse à l’aveugle sur la route enneigée. Il ne distingue plus rien. Tout est blanc, glacial. À travers le voile opaque qui le flagelle, il ne voit qu’une immense étendue uniforme d’où émergent des sapins fantomatiques. Il ne sait plus où il est. Il est perdu. Il a peur. Il a froid. Ses sanglots se confondent avec le vent.

— Maman, maman ! Où es-tu, gémit-il dans la nuit.

 … A suivre

Extrait

 

Pour la deuxième fois de son existence, elle allait se retrouver veuve. C’était trop. Deux fois trop.

Eva se sentait démunie face à ce qui lui arrivait. Jean, l’homme qui partageait sa vie depuis vingt-huit ans, allait mourir et personne ne pourrait l’empêcher. C’était horrible. Horrible !

Ses yeux se mouillèrent subitement et elle serra fortement les paupières pour contenir ses larmes. Jean ne devait pas la voir pleurer. Elle devait être forte. Pourtant, les forces lui manquaient de plus en plus. Pour la deuxième fois de son existence, elle allait se retrouver veuve. C’était trop. Deux fois trop. Et cette fois, Jean ne serait pas là pour l’aider à surmonter cette épreuve. Il n’y aurait pas d’ami providentiel pour l’entourer de sa sympathie et de sa touchante sollicitude.

— Eva ! reprit Jean dans un souffle, tu te souviens de nos balades au bord du lac ? Et celle du jour où Rémy a fêté ses trois ans ? C’est là, justement, que nous avions convenu de ce code.

Eva avait maîtrisé son émotion et contemplait à présent le visage livide de son mari agonisant. Ses yeux brillaient comme des étoiles au milieu de ses traits ravagés et de sa barbe naissante. Ils étaient de nouveau emplis de cette lumière qu’elle aimait tant.

— On marchait tous les trois, la main dans la main. Tu te rappelles ? C’était en novembre. Il faisait froid mais beau. C’est toi la première qui as eu l’idée du code. Tu tenais Rémy par la main et tout à coup tu as serré sa menotte en scandant doucement « Je t’aime, je t’aime fort, je t’aime, je t’aime fort ! » J’entends encore Rémy le répéter maladroitement de sa petite voix, juste après toi… « Je t’aime, je t’aime fort… »

À ce souvenir sa voix se brisa et il se tut.

Eva sentit une boule lui nouer la gorge. Instinctivement elle reprit dans la sienne la main que Jean venait de laisser retomber sur le drap. Elle aussi se souvenait de ce jour-là. Avec le temps, c’était devenu un petit jeu entre eux, leur secret à eux trois : un rituel, presque. Ainsi, grâce à ce code, Rémy, Jean ou elle-même, pouvaient-ils à tout moment se faire part de leur affection. Il leur suffisait d’exercer les pressions magiques dans la main qu’ils tenaient et d’attendre la réponse. Et, quand ils étaient fâchés ou tristes, ces petites pressions s’avéraient des plus commodes pour faire passer leur amour et se réconcilier.

Une fois encore, c’était pour elle le seul moyen de communiquer, de communier avec lui.

Eva regarda tendrement son mari et pressa alors doucement sa paume contre la sienne en utilisant leur code : « Je t’aime… » Elle répéta plusieurs fois son message, afin que Jean comprenne combien elle l’aimait, combien il allait lui manquer… et combien elle avait peur de rester seule. Son émotion était telle à ce moment qu’aucun mot n’aurait pu franchir le seuil de sa gorge nouée. Une fois encore, c’était pour elle le seul moyen de communiquer, de communier avec lui.

Jean avait levé les yeux vers sa femme et Eva put y lire un mélange d’amour et d’effroi. Elle y vit également son impuissance à lutter contre la maladie, sa colère, sa peur aussi et quelque chose qui ressemblait à… de la panique.

Jean baissa soudain les paupières, comme s’il craignait qu’Eva ne lût trop profondément en lui. Puis d’une voix tremblotante, il demanda :

— Eva, j’aimerais que tu m’apportes le cadre de notre mariage, s’il te plaît.

Eva se leva, heureuse et coupable en même temps de pouvoir échapper un instant à cette tension étouffante qui l’épuisait. En partant, elle ouvrit la fenêtre pour aérer la pièce, comme pour chasser les angoisses qui y stagnaient. L’air était vif. Cette bouffée d’air frais lui fit du bien. Octobre tirait à sa fin. Les arbres n’étaient qu’un flamboiement d’or et de vermeil sur le ciel transparent. Son cœur se serra. Elle pensa à Théo, son premier mari. Lui aussi était décédé à cette même époque, dans des circonstances tragiques qui la hantaient encore.

L’automne est une agonie et la Toussaint son enterrement, pensa-t-elle en frissonnant.

 

A suivre…

 

Extrait

Si les choses continuaient comme ça, elle n’aurait plus qu’à déménager, nettoyer au lance-flammes ce foutu immeuble ou se suicider.

À cet instant une grosse mite, qui devait avoir muté sous l’effet des insecticides, lui planta douloureusement deux crocs aiguisés dans la main et elle se réveilla en hurlant.

Le cœur battant, Lisbeth s’assit sur le bord du divan et contempla fixement la main qu’elle venait de cogner violemment contre la table du salon. Devant la strie rougeâtre qui marquait sa peau, elle craqua et se mit soudain à sangloter de découragement.

Elle n’en pouvait plus.

Si les choses continuaient comme ça, elle n’aurait plus qu’à déménager, nettoyer au lance-flammes ce foutu immeuble ou se suicider. Autour d’elle l’odeur prégnante de l’eau de javel empuantissait l’atmosphère et renforçait son mal-être. Elle consulta sa montre. Il était presque dix-neuf heures. Elle décida de sortir pour se changer les idées et d’aller manger une pizza au restaurant italien situé à deux pas de chez elle. En cette soirée de juillet, l’air était doux. Elle en profita pour ouvrir la fenêtre et aérer la pièce.

Quand elle revint vers vingt et une heures, Lisbeth se sentait mieux. L’odeur javellisée s’était un peu estompée et elle referma la fenêtre. Après une inspection anxieuse des lieux et des cartons de phéromones, heureusement toujours vierges, elle fila dans la chambre à coucher et passa un léger déshabillé. Elle retourna au salon et se servit un petit porto pour se remonter le moral. Elle en avait bien besoin. Trop fourbue pour reprendre la lecture du roman en cours, elle alluma la télé avec l’espoir de se vider la tête et finit pas s’endormir de nouveau.

Il promenait lentement cette plume sur son corps nu et sa peau frissonnait de plaisir sous ces caresses délicieusement sensuelles.

D’abord, elle ne comprit pas ce qui se passait. Pour une fois, elle faisait un rêve agréable et un homme, sexy en diable, lui effleurait délicatement le ventre à l’aide d’une plume légère. Elle adorait cette sensation. Il promenait lentement cette plume sur son corps nu et sa peau frissonnait de plaisir sous ces caresses délicieusement sensuelles. Elle sentait le frôlement de la plume ériger les pointes de ses seins, longer son cou, remonter vers son visage pour s’attarder sur ses joues, intensifiant la volupté qui lui tirait des soupirs de contentement. Puis soudain, il modifia sa façon de faire et lui enfila carrément la plume dans les narines. Elle eut le sentiment d’étouffer et éternua si brusquement que cela la réveilla.

Horreur ! Plusieurs mites volantes tourbillonnaient autour de sa tête en dansant la farandole tandis que d’autres couraient sur son corps dénudé, la ceinture du peignoir s’étant relâchée durant son sommeil. Révulsée, elle jaillit instantanément du sofa en se tapant rudement le genou contre la table du salon et secoua frénétiquement son déshabillé et ses cheveux dans tous les sens. Un sentiment de profond dégoût l’envahit et elle se moucha à s’en faire péter les sinus en proférant les quelques jurons qu’elle avait retenus au cours de son demi-siècle d’existence.

Trop ! C’en était trop ! Malgré l’heure tardive, elle téléphona à son ami pour lui demander de l’héberger pour la nuit. Il était hors de question qu’un seul de ces insectes immondes la touche encore ou se faufile dans l’un de ses orifices. Cette vision répugnante la fit frémir et elle se hâta de boucler son sac.

Par chance, Edgar venait de rentrer et il était prêt à l’accueillir. Le cas échéant, elle serait allée à l’hôtel. Tout plutôt que cette horrible sensation d’être pénétrée par une mite !

 

 

A suivre…

Extrait

Le salon, ces derniers mois, était devenu un lieu de haute lutte. Le théâtre de leurs passions. L’enjeu de toutes les stratégies : la pièce principale du jeu qui les opposait !

Tobias, lui, jouait du bandonéon, mais cela ne lui serait jamais venu à l’idée de le faire au milieu du salon. Un soir, Tina avait même revêtu une robe fourreau en satin noir pour mieux habiter son rôle comme le lui avait conseillé son amie. La voix perçante, elle s’était pavanée au milieu du salon avec des airs de Castafiore, boudinée et maquillée comme une voiture volée.

Pauvre Tina, elle n’avait pas l’étoffe d’une chanteuse d’opéra, ni même d’une chanteuse de Voice. Il le lui avait dit sans détour. Non qu’il espérât ainsi la faire abandonner cette pratique qui, pour lui, s’apparentait à une véritable torture quotidienne, mais tout simplement parce qu’il le pensait, sincèrement, objectivement.

 

Sa franchise avait déclenché un cataclysme. Elle l’avait traité de ringard, de beauf, de lettreux à la petite semaine !

Cent fois hélas ! Sa franchise avait déclenché un cataclysme. Elle l’avait traité de ringard, de beauf, de lettreux à la petite semaine ! À la suite de cet épisode malheureux, elle était devenue encore plus zélée. On aurait dit qu’elle le faisait exprès. Et quand il s’en plaignait, elle lui assénait qu’il n’était qu’un sale égoïste, un affreux jaloux ! Que, quand on aime, on devait tout supporter de l’autre. Surtout lorsque cet autre déployait une telle énergie pour réaliser la passion de sa vie. Qu’il ne comprenait rien. Que c’était vital pour elle ! Et bla bla bla ! Et bla bla bla !

Ah, la la ! Que n’avait-il pas dit. Lui, tout ce qu’il voulait, c’était simplement regarder Des chiffres et des lettres en paix.

Comment lui faire comprendre cette simple évidence !

Le problème venait en partie du fait qu’ils avaient les mêmes horaires : tous les deux travaillaient de huit heures à midi et de treize heures à dix-sept heures. L’autre point noir était que leur appartement ne comportait que deux pièces donnant sur une cuisine ouverte. Le salon était donc la pièce à vivre et pour qu’ils puissent y vivre en bonne harmonie il fallait, dans la mesure du possible, qu’ils aient des activités communes ou du moins silencieuses. C’était là, se disait Tobias, un minimum pour pouvoir y vivre en paix et à deux. La pratique d’une activité aussi bruyante que le chant ne pouvait décemment s’exercer dans une pièce où une autre personne regardait la télé. Qui plus est, une émission qui nécessitait de la concentration et donc, du silence. Ça tombait sous le sens. Pour quelqu’un qui parlait toujours de respect elle n’en avait guère pour lui. Mais avec Tina, on n’était jamais dans le minimum. C’était toujours le maximum, la démesure, l’extravagance ! Et le salon, ces derniers mois, était devenu un lieu de haute lutte. Le théâtre de leurs passions. L’enjeu de toutes les stratégies : la pièce principale du jeu qui les opposait !

 

Lui, le seul jeu qui l’intéressait était Des chiffres et des lettres. Il aimait bien aussi Questions pour un champion.

Pour autant, Tobias ne savait pas vraiment de quel jeu il s’agissait. Lui, le seul jeu qui l’intéressait était Des chiffres et des lettres. Il aimait bien aussi Questions pour un champion. Une heure trente d’émission en tout et pour tout par jour, ce n’était quand même pas le bout du monde comme exigence !

 

 

A suivre…

 

L’écrivain aux mains rouges

Coupable, non coupable ? Pas besoin du marteau du juge pour en décider. Souvent, on s’accuse soi-même, et il arrive que les autres vous enfoncent. C’est dans ces méandres que l’écrivaine, fine mouche, embarque son lectorat. Et comme lire, c’est participer, le lecteur, acteur pas forcément prévenu, prend aussi le risque d’être interpellé de temps à autre.

Daniel Fattore

Billet du 12.11.20 sur L'écrivain aux mains rouges

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