Le sapin de Noël

Texte extrait de Chemin de Traverse

 

Le sapin de Noël

Les plus belles étoiles sont celles qui brillent dans les yeux des petits enfants la nuit de Noël.

C’est juste après l’avoir garni, au moment précis où ma fille « alluma le sapin », comme nous disions lorsque nous étions enfants, que je pris conscience que Noël était à la porte.

Noël ! Déjà… je n’avais rien vu venir. Tout allait si vite ! Tout passait si vite dans ma vie ! J’avais le sentiment que tout m’échappait. De vivre les choses à moitié. Je n’avais jamais assez de temps. Je me dépêchais vite de faire une chose pour vite passer à une autre. Tout s’enchaînait avec précipitation, implacablement, ne me laissant aucun répit. Submergée par mon quotidien et ses multiples sollicitations, je ne pouvais plus, je ne savais plus, tout simplement, prendre le temps. C’est le temps qui me prenait, le temps qui m’emportait dans son tourbillon et éparpillait mon existence à tout vent. Je constatais avec tristesse, au milieu des trépidations familiales, professionnelles et sociales, choisies ou imposées, que j’avais perdu cette faculté simple, mais essentielle, qui consiste à s’accorder du « bon temps » et à se réjouir impatiemment de sa venue.

Et pourtant, maintenant que j’y repense, comme cela me semblait long d’attendre Noël quand j’étais petite fille. Ah ! les Noëls de mon enfance… Ces merveilleux et sublimés Noëls, polis et idéalisés par la mémoire. Cette magie particulière, unique, scintillante de rêves et d’espérance. Où le temps passait, long, si long. Et comme c’était bon… délicieux, de patienter et d’attendre, encore et encore. Oh ! la merveilleuse attente…

Je me rappelle qu’avec mes nombreux frères et sœurs, bien des jours avant Noël, nous harcelions notre mère pour qu’elle nous permît de décorer le sapin. C’était tout un rituel. D’abord, elle exigeait que la maison fût nettoyée de fond en comble, comme si le père Noël allait y faire une inspection le soir du réveillon et lui reprendre les clés de la maisonnée en cas de négligence. Mais nous exécutions les corvées de bonne grâce tant notre excitation était grande. Quand j’y songe, j’ai une véritable nostalgie pour cette immense impatience qui nous habitait, si riche, si pleine de promesses, comparée au désenchantement et aux habitudes blasées qui l’ont remplacée de nos jours.

C’est mon père qui, le soir précédant l’installation, allait couper le sapin dans la forêt. Ah ! la bonne odeur de la résine fraîche qui se répandait dans la maison…

Aujourd’hui, encore, il ne me viendrait jamais à l’idée de choisir un sapin artificiel tant l’odeur du sapin blanc est liée à mes souvenirs d’enfance. Après l’avoir solidement enclavé dans un socle adapté, mon père, tel un dieu, montait le sapin du sous-sol. Il le tenait fermement par le pied, juste au-dessus du socle, de manière à ce que les branches pussent franchir facilement les portes. Le sapin laissait alors derrière lui des dizaines d’aiguilles vertes et parfumées… que ma mère s’empressait de balayer. Le sapin était immense. Nous le voulions grand. Nous l’aimions grand ! Il touchait presque le plafond et maman devait monter sur un escabeau pour y placer l’étoile au sommet : à la « boucotte ».

Nous avions tous la permission de le décorer et c’est à cœur joie, mais sans discipline, que chacun de nous apportait sa touche personnelle au sapin merveilleux. Seule ma sœur aînée, parce qu’elle était la plus grande, avait le droit de répandre les cheveux d’ange sur l’arbre. Mon père installait les guirlandes électriques. Les plus petits disposaient la crèche à son pied. Quand enfin venait le soir, « on allumait le sapin » et la féerie colorée jaillissait dans la salle à manger, éclairant nos visages rayonnants et enchantant nos cœurs innocents. Alors, tous en pyjamas, assis en demi-cercle au pied de l’arbre, nos chaussons bien alignés en dessous – cela en dépit des nombreux jours qui nous séparaient encore de Noël – nous chantions « Mon beau sapin » avec ferveur et émotion. Pendus aux extrémités des branches, des cierges magiques illuminaient la pièce et mille étoiles étincelaient dans nos yeux d’enfants, ravis et fascinés par ce spectacle éblouissant. Dehors, la neige tombait doucement, préparant les conditions indispensables à la venue du père Noël et de son traîneau. Nous aurions souhaité que cela ne s’arrêtât jamais. Mais plus les jours passaient, plus notre impatience grandissait. L’excitation nous rendait parfois insupportables. Alors mon père intervenait et nous menaçait du père fouettard. Le calme retombait aussi sec et c’est en sautillant sur nos pieds nus que nous allions nous coucher, penauds et inquiets, dans l’odeur des pelures d’oranges qui se consumaient sur le poêle à bois.

Pelotonnés au creux de nos lits, dans des chambres aux vitres couvertes de fleurs de givre, nous nous endormions, impatients, mais le sourire aux lèvres, en rêvant aux cadeaux modestes que nous avions commandés et aux friandises que nous recevions traditionnellement à Noël.

Quarante ans plus tard, je revois toujours, dans mon esprit, la pièce principale de notre maison, décorée et chaleureuse, ainsi que le sapin illuminé dans la pénombre. La scène est si vivace dans ma mémoire que j’ai encore dans les narines l’odeur caractéristique des bougies mêlée aux aiguilles de sapin et, sur la langue, le goût merveilleux des mandarines et des pralines que nous ne mangions qu’à Noël.

Magie de l’enfance ! De ces petits bonheurs minuscules, merveilleux et si simples.

C’est en souvenir de ces inégalables, de ces incomparables instants que je persiste, aujourd’hui encore, à vouloir décorer le sapin avec mes enfants. Car, à chaque fois, en dépit de mon âge, je me relie à mon cœur d’enfant et renoue avec le ravissement innocent qui était le mien en cette période magique de l’Avent.

Mes enfants sont grands, à présent, mais, grâce à eux, j’ai compris que les plus belles étoiles que l’on puisse contempler sont celles qui brillent dans les yeux des petits enfants la nuit de Noël ; que dans leur regard émerveillé, c’est le mystère même de l’Amour qui se manifeste, qui nous touche et nous éclaire de sa lumière…

 

 Texte extrait du recueil de nouvelles Chemin de traverse 2016
© Catherine Gaillard-Sarron