“Bain de minuit” par Daniel Fattore

Bain de minuit

Daniel Fattore le 16.12.19

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Bain de minuit : l’anticipation inquiète  

FATTORIUS

Le billet de Daniel :

Catherine Gaillard-Sarron L’écrivaine Catherine Gaillard-Sarron aime aborder tous les genres littéraires, avec une prédilection pour la nouvelle. “Bain de minuit” marque l’irruption de l’écrivaine dans le monde de l’anticipation, au travers de quatre nouvelles qui reflètent avec intelligence l’essentiel des inquiétudes que l’avenir suscite au sein du grand public.

Le réchauffement du climat peut ainsi prendre la forme d’un hiver climatique, et c’est “Homo ex Machina” qui voit le jour. Sur un décor qui rappelle le film “Le jour d’après” de Roland Emmerich, où tout n’est que glace, l’auteure met en scène Zeta, une mère en rupture de ban, ayant donné le jour par effraction.
Glaçant avenir en effet que l’auteure dessine ici: c’est un flicage constant qu’elle donne à voir. L’ambiance dictatoriale qui en découle, si terrible qu’elle soit, est tempérée par de nombreux jeux de mots à base d’acronymes administratifs. Astucieusement agencés, ceux-ci pourraient amuser, s’ils n’étaient pas les éléments manifestes d’un pouvoir aveugle et aléatoire. Tableau rapide d’un monde en proie à un système totalitaire, “Homo ex Machina”, c’est un peu “En attendant Gattaca”.
L’auteure aborde, et c’est original, la question de l’âgisme, dans “Les 70e Alzheimeriades”. Un flash sur un monde où la solidarité intergénérationnelle est rompue et où la jeune génération n’hésite pas à se débarrasser de ses aînés – donnant suite à une idée présente de façon insistante dans la littérature, au moins depuis “Le Rapport Lugano” de Susan George, prônant la disparition des inutiles.
Ici, l’auteure personnalise son propos à travers un certain Daniel, condamné à mort pour raisons d’âge. Comme dans “Homo ex machina”, le lecteur se trouve moins dans une vraie nouvelle que dans la description d’une situation terrible qui permet de réfléchir à ce qui pourrait arriver dans un avenir plus ou moins proche. Glaçant: de plus, hors du livre, la revanche des jeunes sur les vieux a aujourd’hui déjà son cri de ralliement: “OK Boomer”. “Les 70e Alzheimeriades”, à ce titre, n’est rien d’autre que l’aboutissement radical de ce slogan – marié à une ambiance d’arène romaine, parce que les jeunes d’hier et d’aujourd’hui ne veulent rien d’autre que du pain et des jeux. Pas meilleurs les uns que les autres…
“Homo ex Machina” et “Les 70e Alzheimeriades” sont deux nouvelles brèves; on aurait même envie de dire qu’elles sont plutôt les portraits poussés à l’extrême d’une situation qui résulte d’une évolution qui porte sur plusieurs générations. Climat détraqué, déséquilibre des âges, quoi d’autre? Les deux longues nouvelles qui enveloppent ces deux textes brefs sont l’occasion d’une réflexion de plus longue haleine, aux ambiances de nouvelles d’horreur.
Dans “Roald”, c’est ainsi dans un frigo précisément surnommé Roald (comme Amundsen) qu’on retrouve un informaticien, marié avec bonheur. Psychologue au regard curieux, l’auteure s’amuse à mettre en scène un couple, montrant un homme un brin sentencieux et une femme qui préfère parfois éviter le conflit – tout en sachant qu’on peut se demander parfois qui donne vraiment la leçon à l’autre. Scène de couple ordinaire! Et si le frigo congèle les humains, force est de constater, page après page, que l’amour les réchauffe. Comme les disputes.
C’est aussi le ressort de l’amour qui fait avancer “Bain de minuit”, la nouvelle qui donne son titre au recueil. Des victimes? Voici Antoine et Camille, des fiancés qui vont se marier tout soudain. Camille, un gars ou une fille? L’auteure entretient le doute et l’on s’interroge jusqu’à la page 23 – pour peu qu’on soit distrait: il ne sera de toutes façons pas question d’un mariage homosexuel, puisque celui-ci n’est légal en France que depuis 2013 et que l’histoire se développe en 2011. Celle-ci joue sur tous les registres: au début, on se sent embarqué dans une intrigue policière autour de la disparition de ces deux jeunes gens. Marc Rossignol mène l’enquête…
Ce nom de “Rossignol” suggère que l’inspecteur s’envole, à l’instar de Camille et Antoine, disparus mystérieusement. Osant quelques pages érotiques empreintes de complicité entre deux jeunes amants, filant comme par hasard l’image avicole en des voies classiques et sympathiques (“Tu veux que mon petit oiseau vienne sur ton perchoir?”, p. 50), l’auteure dessine les contours de cette disparition, due peut-être à des machins verts et informes sur lesquels elle entretient un flou volontaire – peut-être même que ce sont d’involontaires créatures humaines. Il est piquant de constater que les amoureux et le policier disparaissent de la même manière, dans leur voiture. Et quand Jean Ferrat résonne dans la voiture des amoureux qui se font bouffer, on songe immanquablement à “Christine”, la voiture qui tue imaginée par Stephen King, et à son autoradio intempestive. Sans compter que si Jean Ferrat n’est peut-être pas la tasse de thé évidente des Millenials, force est de constater qu’il constitue une bande sonore idéalement structurée pour “Bain de minuit”.
Fluide, parsemée de traits d’esprit qui n’effacent pas la gravité du propos, l’écriture est habile à conduire le lecteur au travers d’histoires et de choses vues. Elle est le vecteur d’une inquiétude constante face au monde qui vient et reflète quelques questions de fond que nous nous posons aujourd’hui: solidarité entre les générations, évolution climatique, révolution numérique. Comment vivrons-nous alors dans une poignée de décennies? Sur la base de quelques éléments spécialement sensibles, telle est la question que l’auteure (se) pose.
Catherine Gaillard-Sarron, Bain de minuit, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2019.

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Bain de minuit de Catherine Gaillard-Sarron

Nouvelles fantastiques 2019