Chemins de traverse

Ces nouvelles invitent chacune et chacun à réfléchir en douceur aux grandes questions de la vie.

Daniel Fattore

Chemins de traverse

Billet Daniel Fattore

Des chemins tissés de l’étoffe des rêves et de la réalité…

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière. Victor Hugo

Chemins de traverse, chemins intérieurs, chemins de vie…Des histoires, des contes et des personnages en quête de sens, de silence et de solitude. Des êtres humains qui se posent des questions existentielles et se mettent en route pour trouver des réponses..

Avril 2016 – 194 pages/12 contes et récits
ISBN : 978-2-9700942-5-8
Prix 25 CHF   eBook 2.99 

La vérité c’est qui simplifie le monde et ce qui crée le chaos. St Exupéry

Commment philosopher à travers les contes?

Une révélation au bout d’un chemin ; un homme obsédé par le temps ; un étrange visiteur ; un Grand Rêve dans lequel apparaît l’immémorial visage du monde ; une femme arbre ; deux marcheurs qui s’interrogent sur la mort, la vie et l’amour. Autant de quêtes qui mènent à la même source…

“Comment philosopher en profondeur à travers des contes? Catherine Gaillard-Sarron excelle en cet art fort rare. Car elle a compris qu’une des meilleures manières d’apprendre à penser passe par le caractère pédagogique de la création fictive. En cela, elle rejoint le génial Voltaire qui, dans Candide ou Zadig, a brillé dans le genre.

J’invite lectrices et lecteurs à découvrir ces récits où des chemins de vie, des chemins insolites, surprenants parfois, se dévoilent à travers des personnages très vivants. Comme ce John en quête de son temps intérieur aux dimensions infinies (“Le grand Horloger”) ou ce couple de marcheurs qui dialoguent sur l’amour en quête de son éternité possible ((“Les marcheurs”). Le plus étonnant parmi ces contes est sans doute “Le Grand Rêve” où une grand-mère initie sa petite fille à la découverte des vertus trop oubliées de la féminité proposée comme matrice originelle de tout amour humain. A l’heure où il y a encore tant à faire pour donner toute sa place au rôle de la femme dans nos sociétés, ce conte est porteur d’un message prophétique. Ce recueil à lire avec une curiosité vive et sans modération.

François Gachoud, philosophe le 12.3.17

Chemins et philosophies avec Catherine Gaillard-Sarron

  Billet de Daniel Fattore du 22 juin 2016

« Chemins de traverse« : le titre de ce recueil de contes et de nouvelles peut paraître convenu. Catherine Gaillard-Sarron, son auteur, lui donne tout son sens. Avec ce nouveau livre, l’écrivaine choisit d’explorer de nouvelles possibilités offertes par le genre de la nouvelle, après avoir offert plus d’un recueil, d’inspiration fantastique ou quotidienne.

Chemins, donc. Ceux-ci sont une constante dans ce recueil, au sens propre comme au sens figuré, l’un n’allant le plus souvent pas sans l’autre. Ce thème classique est annoncé dès la première nouvelle, « Le chemin« , qui a des allures de prose poétique, décrivant les beautés d’un paysage. De manière évidente, il adopte une forme cyclique, annoncée dès ses premières phrases: « Il n’a pas de début et pas de fin non plus » – une idée reprise à la fin: « Car mon chemin n’a pas de début et pas de fin non plus. » Phrase reprise, à peine modifiée – une modification qui porte tout le sens de l’enrichissement du chemin parcouru, même si les points de départ et d’arrivée se confondent.

Le ton est ainsi donné: plutôt que de l’action, il y aura de la réflexion et de la poésie dans les pages de « Chemins de traverse« . Plus d’une nouvelle utilise les versions modernes du chemin que les humains parcourent comme prétexte à des moments de réflexion, la pensée cheminant au fil du parcours. Cela peut être un parcours en voiture (« Musicomane« ), une randonnée où l’on cause (« Les marcheurs« ) ou même un voyage attendu mais jamais effectué (« Terminus… », beau moment de réflexion immobile de la part d’un homme mangé par son travail)

L’auteure partage au fil des pages une vision du monde personnelle et aborde des questions que tout un chacun se pose: la mort qui peut frapper un couple, et alors, vaut-il mieux partir le premier? (« Les marcheurs« ), les distractions du quotidien qui éloignent de l’essentiel qui se trouve au fond de chacun de nous (« Le visiteur« , avec son personnage d’ado bloqué dans une chambre avec l’interdiction de bouger à la suite d’un accident). Si les sujets sont graves et touchent à l’essentiel, ils n’excluent pas un certain sourire, ni les clins d’œil au lecteur astucieux: si le nom de Crassote, sage du socratique « Dialogue sur la solitude« , prête à sourire, on se souviendra qu’il rappelle aussi le mot russe qui signifie beauté (красота).

Ces nouvelles invitent chacune et chacun à réfléchir en douceur aux grandes questions de la vie. Le lecteur pourra dès lors être surpris par le côté péremptoire de « Le Grand Rêve« , long dialogue entre une grand-mère et sa petite-fille autour des hommes et des femmes, marqué par un secret aux allures de complot féminin et installant un manichéisme primaire entre les hommes, présentés comme dominateurs et égoïstes (même s’ils ne le sont pas en apparence), et les femmes, sensibles et pleines d’amour, et en définitive supérieures aux hommes. L’auteure oppose ici l’image d’un spermatozoïde, viril et conquérant, et celle d’un ovule, aimable et rond. Ce texte détonne ici: une vision aussi clivée a-t-elle sa place ici?

« Le Grand Rêve » suggère, cela dit, l’idée païenne de la possibilité d’un dieu femme. C’est que l’auteure tourne autour de l’idée de la divinité au fil des pages, acceptant volontiers, de manière presque évidente, la possibilité d’une transcendance. Dieu des chrétiens ou autre chose? La question est ouverte; l’auteure va jusqu’à intituler une de ses nouvelles « Le Grand Horloger« , ce qui est la traduction d’une certaine vision d’un principe qui dépasse l’humain et organise l’univers dans ses rouages. Cela, sans exclure que c’est peut-être en nous que se trouve ce principe transcendant – une sorte de « δαίμων » socratique. Socrate, encore lui…

Provocants ou méditatifs, les textes de « Chemins de traverse » s’avèrent de bons points de départ pour des réflexions personnelles, tournant autour de thèmes qui concernent chaque lecteur. L’auteure offre ses pistes de réflexion, ses éléments de réponse, dans une écriture abordable qui ne perd pas le contact avec le concret, puisqu’il met à chaque fois en scène des personnages humains ordinaires comme point de départ. Cela, au gré d’un recueil bien construit: si la dernière nouvelle s’intitule « Le bout du chemin » et suggère la fin de vie, ce n’est pas tout à fait un hasard…

Catherine Gaillard-Sarron, Chemins de traverse, Chambon, Catherine Gaillard-Sarron, 2016.

Billet de Daniel Fattore le 22 juin 2016

Musicomane

La musique donne des ailes à la pensée. Platon

Il fait nuit. Il fait froid. Dans la limaille du petit matin, Annick se rend à son travail. Sur le parking, sa voiture est couverte de buée. L’automne s’installe. Des bandes vaporeuses flottent sur la plaine. Elle frissonne, remonte son col. Sa veste est trop légère, trop courte. La nostalgie de l’été l’étreint. L’air vif la pénètre, la glace, fige ses pensées qui tournent au ralenti. Son cœur se serre. Annick monte dans le véhicule, met le moteur en marche. Il ronronne, rassurant. Elle allume les phares, enclenche le chauffage. Les essuie-glaces crissent sur le pare-brise. Lancinants derrière les vitres embuées, ils vont et viennent, révélant la grisaille d’un matin sans soleil.

Annick démarre, se dirige vers l’autoroute, serpent jaune et rouge qui sinue dans la brume. Assourdie par le bruit du chauffage, elle roule sans réfléchir, la tête vide, le cœur froid, s’arrachant pour quelques heures à son foyer douillet.

Dans l’habitacle réchauffé, une douce tiédeur l’envahit. Le feu passe au rouge. Elle met la radio. Un insupportable flot sonore se déverse aussitôt dans ses oreilles. Agressée dans son intimité matinale, Annick grimace sous l’assaut et l’éteint d’un geste brusque. Le silence revient mais, comme en suspension dans l’air, les échos stressants vibrent encore dans sa tête. Elle attend, se calme. Elle attrape un CD : son préféré. Celui qu’elle écoute sans jamais se lasser. Celui qui lui est devenu si intime, si personnel qu’elle n’ose plus l’écouter en présence des autres. De crainte qu’ils ne devinent ses rêves. De crainte qu’ils ne la percent à jour, qu’elle devienne transparente, nue, vulnérable !

Annick respire. Se détend. 

Cette musique-là lui appartient. Corps et âme. Un jour, elle l’a entendue. Et elle l’a aimée. Immédiatement. Inconditionnellement. Cette musique s’est imposée à elle, l’a traversée de sa fulgurance, lui révélant, au travers d’un autre, une part ignorée d’elle-même. Cette musique était déjà en elle, faisait partie d’elle – fragment oublié ou perdu qui avait resurgi par hasard et dessinait plus précisément les contours de son âme en recherche. Depuis, elle vibrait au cœur de ses fibres et de ses cellules à chaque écoute et l’animait d’une énergie mystérieuse et vivifiante.

Dans un déclic l’appareil avale le CD et la musique se répand dans la voiture. Flux mélodieux, vital, qui pénètre sa tête et son corps et l’emporte loin de ce morne matin. Sur la route embrumée son véhicule devient auditorium, espace atemporel, intime et privé où les notes du piano s’écoulent, douces, caressantes sur son esprit apaisé. Les accords pénètrent son cœur, l’ouvrent, le réconfortent, le régénèrent. Incroyable massage musical et émotionnel qui opère sur son âme lasse, une relaxation intense et bienfaisante. Les notes agissent en profondeur, dénouent ses pensées, fluidifient ses idées. Son corps est là, ses mains tiennent le volant, mais son esprit, délivré, plane. Il vole ! Au-delà des contraintes. Au-delà des servitudes. Libre !

Magie de la musique qui embellit sa vie, se passe des mots ; l’emporte dans son émotion, son paradis.

Pam pam pam. Elle s’y dissout. Pam pam pam… Elle n’est plus. Pam pam pam. Plus que sons. Pam pam…

Soudain, cyclone radiophonique dévastateur, des trombes de notes tonitruantes déferlent dans son univers et fracassent l’harmonie, pulvérisant ses rêves, la ramenant brutalement à la réalité.

Comme chaque matin, à la même heure, au même endroit, le disque est éjecté et le charme rompu. Secouée par l’irruption de la radio dans la voiture comme par une décharge électrique, Annick tremble sur son siège. Le regard angoissé, le ventre noué, elle fixe tour à tour le CD et l’entreprise où elle travaille. Dans son esprit écorché, le manque, douloureux, implacable, se manifeste déjà. 

Il est sept heures trente du matin, tiendra-t-elle jusqu’à midi ?

 

Le chemin

Car mon chemin n’a pas de début et pas de fin non plus. Le départ est en moi et la fin l’est aussi.
Extrait

Il n’a pas de début et pas de fin non plus.

Il est pareil au Chemin Vert ou va buissonner la Venoge.

Il apparaît puis disparaît, réel et irréel, ondoyant sous mes pas, tout entier dans mon cœur.

Il commence là où je le souhaite : là où je « l’empreinte ».

Certes, il est à tout le monde mais au fil du temps je me le suis approprié.

Je l’ai fait mien et il m’appartient… le chemin. 

Comme tout chemin, le mien a deux directions mais, allez savoir pourquoi, j’entreprends toujours mes promenades en m’engageant à droite.

Est-ce sa pente douce qui m’évite tout effort — m’invite à la paresse, s’incline avec grâce devant le paysage et m’offre la ville sur un plateau ?

Ou est-ce plutôt le ravissement perpétuel de contempler au loin les montagnes qui se découpent en dentelle sur le ciel turquoise ?

Je ne saurais le dire !

Toujours est-il que pour rien au monde, je ne manquerais cet instant de grâce où, avec bonheur et les yeux tournés vers l’horizon, je me recueille rituellement sur le muret qui longe son tracé.

Le temps d’apprécier le chaud contact des pierres gorgées de soleil, d’emplir mes yeux et mon cœur de ce tableau de lumière et déjà mes pieds impatients me tirent en avant sur le chemin.

À cet endroit, pareil à un arc verdoyant, les noisetiers et les frênes le coiffent de leurs ramures et l’accompagnent jusqu’au tournant où il remonte brusquement.

Là, il s’élargit un peu et devient caillouteux. En son mitan une ligne de verdure clairsemée court entre deux ornières. Ombré par un bois de feuillus et bordé d’une clairière où surgissent parfois des chevreuils, mon chemin se fait poème et rejoint mes sentiers intérieurs.

Bucolique et champêtre à souhait, je l’arpente d’une foulée souple et allègre. En dépit de sa déclivité, mon rythme reste mesuré alors même que mes pensées, libres et débridées, battent la campagne devant moi.

Puis, tel un enfant ensommeillé, il émerge soudain de cette enclave pastorale ombragée et se met à courir entre les champs de maïs et les vergers.

Il se hâte, comme attiré par les rires des enfants et déroule son lacet blanc le long de l’école et du stade à la pelouse éclatante.

Et je le suis, les sens en éveil, le cœur et l’âme en fête, à l’affût de tout ce qu’il offre à mon regard insatiable.

Il m’entraîne sur sa surface qui poudroie au soleil et se met à sinuer au milieu de la campagne.

Mon chemin n’est pas pressé. Ce n’est pas une artère principale mais un petit vaisseau sur lequel je me laisse emporter. Ensemble nous voguons sur le canal de la tranquillité loin des foules et des routes bruyantes. Nous voyageons, sur le fluide du temps, voile au vent et en communion avec les éléments.

Oh oui, il prend son temps mon chemin. Il ondule, serpente, disparaît entre les monticules émeraude et les buttes fleuries.

Il joue à cache-cache avec les gibbosités, les tertres, les éminences et les mamelons verdoyants.

Ce n’est pas un grand chemin où l’on vole et dépouille le passant, non ! C’est un sentier modeste qui fleure bon la nature, au tracé parfois indécis qui s’égare parmi les champs et se perd dans les futaies.

Une sente où s’aventurent le poète et les biches ; où l’on pêche l’instant à grands coups de moulinet, où l’on collectionne les images et les paysages, où l’on récolte la rosée de la vie sur les bords du présent.

C’est une piste merveilleuse où l’étonnement et le sublime se cueillent au détour d’une traverse ; un chemin de fortune où, semblable à Midas, le moindre des regards se transforme en trésor ; où la seule réalité que l’on détrousse est le néant de son éternité !

C’est un tout petit chemin, un layon aux senteurs de pives, un lé minuscule qui fait naître dans mon esprit les plus grands voyages. Qui m’emmène tout autour de la terre et me ravit sans cesse le cœur.

Il a sa source en mon âme et va son petit bonhomme de chemin. Inlassablement, il porte mes pas au devant du lac et des montagnes, du ciel et de la terre. Par leur contemplation, il m’ouvre les yeux sur la beauté qui m’entoure et renforce ma conscience au monde..

Texte paru dans l’ouvrage commun “La Venoge côté coeur” Ed Publi-Libris 2004 – Prix Prose poétique Montmélian 2007

Je recommande vivement la découverte et la lecture des œuvres de Catherine. Elle est avant tout une observatrice rare non seulement des comportements humains en lesquels nous nous reconnaissons, mais aussi une poétesse et une conteuse qui excelle dans la composition de ses recueils en vers et, pour ce qui est des contes, des nouvelles, une analyste profonde du cœur humain en ses dimensions sensibles, affectives et surtout spirituelles.

Son recueil paru en avril 2016 Sous le titre “CHEMINS DE TRAVERSE” est à mon sens une réussite unique: ses descriptions et méditations sur le temps, sur l’amour, sur la mort, sur le rôle central du féminin donateur de vie, sur notre aspiration à la présence de l’Esprit sont des modèles d’écriture et de sagesse à relire et méditer à notre tour.”

Billets du 12.12.16 de François Gachoud

François Gachoud

Philosphe - Ecrivain

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