Mme Serpit-Coht

Mme Serpit-Coht : roman

 

« Il y a deux manières de passionner la foule au théâtre : par le grand et par le vrai. Le grand prend les masses, le vrai saisit l’individu. “
Victor Hugo

Vous trouverez sur cette page trois extraits de mon prochain roman « Mme Serpit-Coht décortique l’actualité ».

Mariée depuis trente ans à Fernand, Aimée Serpit-Coht, prénommée Mme Serpe par son mari, pose un regard acéré et humoristique sur l’actualité : une Dulcinée qui, comme Don Quichotte, se bat contre des moulins à vent.

M. Serpe comprend et partage les convictions et les envolées, plus satyriques que lyriques, de sa femme. Même, il admire la pertinence de ses analyses et de ses réflexions, toujours pointues et cocasses qui le font réfléchir et souvent rire. Le problème n’est pas là. Non, ce qui gêne M. Serpe c’est que sa chère Aimée en ait fait son interlocuteur privilégié, ce qui ruine tous ses dimanches matins, la plupart de ses journées et parfois ses nuits !

Belle lecture

Extrait 1

En ce dimanche matin printanier, Madame Serpe lit le journal du dimanche pendant que son mari remplit la grille de mots croisés. Elle lève soudain la tête vers lui et, sans plus se soucier de son écoute, commente à haute voix un article qu’elle est en train de lire.

— À ce que je vois, on est pas prêt d’accorder une aide aux parents qui font le choix de rester à la maison pour s’occuper de leur progéniture. Mais bon, si c’est pour faire comme le mari de la voisine. Tu te souviens, celui qui est resté deux ans à la maison pour s’occuper de ses enfants et du ménage pendant que sa femme travaillait et qui a finalement trouvé plus facile et agréable de s’occuper des fesses de la voisine plutôt que de celles de ses enfants !

— Tu parles de celle qui a refait ses seins, son nez, sa bouche, et ses fesses aussi si ça se trouve ?

— Oui !

— Et bien, si tu veux mon avis, elle aurait mieux fait de s’acheter des lunettes ?

— Des lunettes ?

— Oui ! pour voir tous les défauts du goujat qu’elle a attrapé dans le filet de ses bas résilles.

Mme Serpe rit.

— Tu as raison, parce qu’au final, à quoi ça sert d’avoir un homme qui ne sert à rien ?

Elle revient à son journal et poursuit sa lecture, mais il ne se passe pas deux minutes qu’elle interpelle de nouveau son mari :

— Écoute ça ! dit-elle en lisant le texte du Femina qu’elle a sous les yeux : « Les liens entre les zones de mémoire s’affaiblissent s’ils ne sont pas constamment raffermis. Ainsi en est-il du langage, la vivacité d’esprit et le débit verbal dépendant de la force du réseau créé par les neurones. Alors, comme l’écrivent Anne Dufour et Dr Jean-Marie Robin dans l’ouvrage « Un cerveau en pleine forme » paru au Editions Marabout, pour rester fit et ne pas oublier, il faut « parler, parler, parler, discuter, papoter, mais aussi écouter, sortir, voir du monde et essayer d’avoir des conversations, faire appel à un vocabulaire le plus élaboré possible. Car les mots ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas ». Faire du sport. L’activité physique muscle le cerveau. Et soyez créatif. Introduisez un brin de fantaisie dans votre vie et votre cerveau vous en sera reconnaissant. Qu’il s’agisse de n’importe quelle activité artistique. L’expression artistique entretient la finesse d’exécution, d’attention, éduque les sens, affine le jugement esthétique et l’esprit critique. Bref soyez généreux : dépensez vous physiquement et intellectuellement sans compter. Et riez à cœur joie c’est bon pour le physique et le mental. »

— Rassure-moi, tu ne vas pas me lire tout le journal, quand même, s’inquiète M. Serpe en l’interrompant soudain.

— Mais non ! Donc, conclut-elle, s’il est vrai que pour garder un cerveau en pleine forme il faut « parler, parler, parler, discuter, papoter, mais aussi écouter, sortir, voir du monde et essayer d’avoir des conversations, faire appel à un vocabulaire le plus élaboré possible. Car les mots ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas ». Alors, la démence qui guette ceux qui n’auraient pas assez parlé pourrait être assimilée à de « l’incontinence verbale » au même titre que l’incontinence urinaire ou fécale, le corps vieillissant ne pouvant plus maîtriser ni sa vessie ni ses sphincters… ni son cerveau. Et tout comme la vessie ou les sphincters, le cerveau ainsi relâché laisserait alors s’échapper des flots de phrases et de paroles jamais dites. C’est donc la perte de contrôle qui, à ce stade, fait dire n’importe quoi au dément. En conséquence, il vaut mieux parler durant toute sa vie en ayant conscience de ce qu’on dit jusqu’à la fin, plutôt que de se taire et finir par dire n’importe quoi à la fin de son existence. 

— Oui, c’est une théorie intéressante, dit M. Serpe. Dans le même registre, je te signale aussi la dysenterie verbale qui menace les auteurs de tout poil.

— Et qu’est-ce que c’est ?

— C’est avoir une chiée d’idées et ne sortir que de la merde, ma chérie !

— Là, je dois me sentir visée ? demande Mme Serpe en scrutant le visage de son mari.

— Pas du tout, mais je n’ai pas pu résister au plaisir de te la balancer celle-là. Avoue qu’elle est bien placée ?

— Mouais ! c’est malin, dit-elle en replongeant le nez dans son journal.

Mme Serpe a écrit plusieurs livres qui n’ont pas eu le succès escompté. Mais cela ne la démoralise pas et elle continue avec persévérance à écrire tout ce qu’elle ne peut pas dire, d’abord parce qu’elle ne peut pas parler indéfiniment et que son entourage ne l’écoute pas suffisamment (elle sent bien qu’elle emmerde tout le monde) et ensuite parce que  l’attention de son cher Fernand a des limites, son seuil de tolérance, bien qu’élevé, restant quand même bien en-dessous de sa capacité à elle à tenir une conversation. Écrire c’est dire, comme elle aime à le rappeler à son entourage.

— Tu es vexée ? demande son mari au bout d’un moment.

— Oui, marmonne-telle. 

— Tu as raison, excuse-moi, ce n’était pas très malin de ma part. Mais ce n’est pas ça qui va t’abattre, n’est-ce pas ?

— Non, heureusement. Si je m’en suis sortie plusieurs fois dans ma vie, c’est  bien parce que j’avais un fort instinct de conservation, dit-elle en le regardant fièrement.

— Humm, je dirais surtout un fort instinct de conversation.

Fernand n’a pas le temps de réagir que déjà le Femina s’abat sur sa tête.

— Espèce de salaud ! Tu n’as vraiment aucune pitié pour moi !

Mais son bon mot l’amuse et tous deux éclatent de rire. Chacun reprend son occupation et cinq minutes plus tard, elle reprend comme si de rien n’était :

— Tu as lu ça ! C’est fou quand même tous ces hommes qui vont chercher…

Extrait 2

— Tu as raison, Fernand ! L’enfer est bien sur terre. La société est une machine fabriquée par l’élite qui en tient les commandes. Et les citoyens, les salariés, les assurés, les automobilistes, bref, la grande masse de tous ceux qui ne sont pas aux commandes sont la matière première qui la fait tourner. La machine est un hachoir géant dont les hélices découpent, écrasent pétrissent et malaxent les citoyens pour en faire de la chair à pâté. Nous sommes les saucisses d’une société dirigée par des cochons de bouchers qui ne s’émeuvent absolument pas du sang qui tache leurs tabliers !!

— Quelle verve, ma chère ! Te voilà bien remontée. Tu veux un café pour te calmer ?

Mme Serpe soupire et accepte.

Son mari revient au bout de cinq minutes, dépose le café sur la table et reprend ses mots croisés.

— Merci Fernand.

Tous deux restent silencieux jusqu’à ce que les cloches du temple, tout proche, se mettent à tinter pour le culte.

 — Mais elles ont quoi ces cloches aujourd’hui ? dit Mme Serpe au bout de cinq minutes. Ça commence à faire long !

— Elles sont sonnées, dit son mari !

— Ah ah ! très drôle ! Écoute plutôt ça ! Tu sais qui sont les femmes dont la libido est la plus élevée ?

— Pas toi, en tout cas !  

— Normal, puisque d’après une grande enquête réalisée par le CSF en France en 2006, ce sont celles dont le conjoint participe le plus aux tâches ménagères !  Alors, retrousse tes manches, mon chéri, passe l’aspirateur, fais la vaisselle, la cuisine, la lessive et tu verras comme ça va booster ma libido !   

— Ouais, il ne faut pas croire tout ce qu’on écrit dans le journal, dit M. Serpe. En particulier les statistiques. Sache qu’on leur fait dire ce qu’on veut.

— Oui, je sais, coupe sa femme, les statistiques c’est comme le string, ça montre tout mais ça cache l’essentiel !

—  Exactement. Et c’est pareil pour les médias. Tous des menteurs ou plutôt des pros de la désinformation, de l’omission, de la manipulation ou de la sensation !

— Si pour toi tous les journalistes sont des menteurs, alors à quoi sert toute cette désinformation ?

— Mais à te farcir la tête de mensonges, ma chère. C’est de la propagande ! Comme on remplit les dindes de farce pour les rendre plus goûteuses, on farcit la tête des lecteurs incrédules pour mieux les bouffer ! 

— Il ne faut quand même pas exagérer et devenir parano !

— Et c’est toi qui dis ça ?

— Oui, bon, c’est vrai qu’on vit dans un monde de dingues. Quand on voit des trisomiques se faire débrider les yeux pour avoir l’air moins mongol et des gens normaux avoir l’air de mongols après s’être fait tirer les paupières, il y a de quoi se poser des questions sur le degré de débilité des uns et des autres, tu ne crois pas ? C’est comme la ritaline, ça calme les excités et ça excite les calmes ! Tous des fous !

 

Extrait 3

Aimée et Fernand s’activent dans la cuisine. Au fil du temps, les rôles se sont progressivement inversés chez les Serpit-Coht. Depuis sa retraite, c’est plus souvent M. Serpe qui fait la cuisine alors que sa femme se consacre à ses écrits. Chacun y trouve son compte et cela contribue grandement à l’harmonie de leur couple qui s’épanouit dans cette exploration. Mais ils aiment aussi cuisiner ensemble, en particulier le dimanche. 

La télévision diffuse en arrière plan une émission culinaire. Tout en éminçant des carottes, M. Serpe commente :

— C’est incroyable le nombre de ces émissions qu’on voit à la télé, maintenant. Vu la conjoncture, je suppose que les gens ont besoin de se rassurer et qu’ils se raccrochent à la nourriture comme les nouveau-nés au sein de leur mère. Quand j’étais jeune, mon grand-père disait qu’il n’y avait que le cul et l’écu qui faisaient tourner le monde. Aujourd’hui, avec toutes ses émissions culinaires, on peut ajouter l’écuelle ! Le cul, l’écu et l’écuelle !!

Mme Serpe a sorti deux verres et rit au bon mot de son mari.

— Tu as raison, Fernand. Aujourd’hui il semblerait que le mot d’ordre soit : Bouffez et déstressez ! Vendre et détendre par tous les moyens. On se fout de l’éthique et de la morale ! Et la mode top chef arrange tous les magazines et les magasins qui peuvent vendre jusqu’à l’indigestion. Allez, à ta santé Fernand, dit-elle en lui tendant un verre de vin blanc sec du pays.

Ils trinquent les yeux dans les yeux puis son mari se retourne pour touiller son petit frichti de légumes qui mijote sur le feu.

Aimée le contemple un moment, appuyée contre la table de la cuisine. Fernand est toujours bel homme et plutôt sexy dans son tablier seyant. Elle a conscience de leur belle complicité. 

— Tiens, c’est drôle, dit-elle en le regardant avec tendresse, figure-toi que l’autre jour j’ai dit à une connaissance que j’avais un homme en or et elle m’a rétorqué que j’avais de la chance car le sien était en taule.

Leurs rires emplissent de nouveau la cuisine et M. Serpe pivote vers sa femme. Cette dernière se rapproche de lui et l’enlace amoureusement.

— Dis donc, tu restes svelte, toi, dit-elle en lui caressant les fesses qu’il a toujours musclées.

— Tu devrais peut-être aussi de mettre à la course à pied.

Les coins de sa bouche se relèvent en un sourire ironique :

— Cela dit, je ne suis pas contre une augmentation de ta surface de caresse, susurre-t-il en lui pétrissant les siennes.

— Espèce de goujat, dit-elle en le plaquant davantage contre elle. Sache que tu as dorénavant affaire à une femme de poids. Et maintenant que tu es à la retraite, tu n’as plus qu’à bien te tenir ! 

— Bien chef ! dit-il en lui adressant un petit salut militaire.

— En fait, j’aurais dû être colonel, dit Mme Serpe en s’écartant.

— Mais tu l’es déjà ! rétorque son mari en la reprenant dans ses bras pour atténuer sa pique.

Il ajoute :

— Et en plus tu es toujours une belle colonelle, dit-il en l’embrassant tendrement, tu n’as presque pas de rides. 

— Merci, mon chéri. C’est vrai que tu es mon meilleur antiride. Avec toi, pas besoin de botox pour rester jeune, ton humour me déride !

Mme Serpe met la table et ils prennent leur repas sur la terrasse.

— Tes légumes sont vraiment délicieux. Je trouve que tu cuisines de mieux en mieux, mi amor. Mais du coup, je prends du poids ! dit-elle en se resservant.

— Oui, fais attention à ton tour de taille, Aimée. Avec cette épidémie d’obésité galopante, comme ils disent, on est pas à l’abri d’un impôt qui taxerait le tour de taille abdominal. Tu imagines ! On te taxerait selon un barème qui comparerait ta taille abdominale par rapport à ton tour de hanches. En cas de dépassement tu passerais à la caisse.

Mme Serpe rit et manque de s’étrangler avec une carotte. 

— Oui, j’imagine très bien, dit-elle en reprenant son souffle. Et je sais déjà comment on pourrait appeler ces nouveaux impôts contre l’obésité et la malbouffe: la taille et la gamelle !

— Ah, très drôle, relève son mari, et ça l’est d’autant plus qu’à l’époque la taille et la gabelle étaient des impôts qui taxaient les plus pauvres d’entre les pauvres, donc les plus maigres. 

Mme Serpe se ressert de salade de choux.

— J’adore cette salade, dit-elle. Tu vois, avant j’étais accroc aux feuilles de tabac, maintenant je suis plus clean, je me contente de feuilles de choux !

Elle fait soudain une grimace et porte la main à sa bouche.

— Aïe !

— Tu t’es cassée une dent ?

— Non, je me suis mordue la langue !

— Ça, entre parler et manger, il faut choisir, dit son mari goguenard. En tout cas si tu as besoin d’un bon dentiste, il n’y a rien de mieux que le bouche à oreille !

Le repas se poursuit et M. Serpe dit soudain :

— Tu vois, si la réincarnation existe, vu que j’aime beaucoup cuisiner, j’aimerais être réincarné en casserole !

— Ouais, alors réfléchis bien, Fernand, car il y a de plus en plus de casseroles sans queue !

— Toi alors, dit M. Serpe, tu as le don de réduire mes rêves en bouillie.

— C’est aussi de la cuisine, non !